Adieu Adjani

26 janvier 2008

N'ayez crainte à la lecture du titre de ce post, Isabelle Adjani n'est pas encore prête à tirer sa révérence. Il s'agit simplement du titre d'un article publié en 1974 suite à l'annonce de son départ de la Comédie-Française. Avec la parution prochaine d'Ondine en DVD, le moment semble opportun de revenir sur cette rupture qui marqua un tournant dans la carrière d'Isabelle Adjani.



L'auteur du texte qui suit n'approuve guère ce choix, considérant que le cinéma français n'est pas digne du talent de la jeune actrice, au contraire du théâtre. Qu'il s'agit en quelque sorte d'un véritable gâchis ; que l'on va passer à côté de tant de belles choses. Si l'on se remet dans le contexte de l'époque, il est vrai que, vu la qualité des films produits alors, ses craintes pouvaient se justifier. Fort heureusement, la suite lui donnera tort et prouvera que cette décision était la bonne. Comment peut-on aujourd'hui imaginer, qu'avec un tel talent, Isabelle Adjani puisse se cantonner au théâtre, s'en contenter, quand bien même de prestige dans une Institution comme la Comédie-Française? Ce talent, il devait être partagé avec le plus grand nombre, il devait s'étendre, et le cinéma était la solution. Nous, nous ne regrettons pas ces adieux là, Isabelle.

Adjani, Adjani, se peut-il que ce soit vrai, se peut-il qu'il soit fini le temps du Français, le temps du théâtre, se peut-il qu'il soit fini le temps d'Adjani de génie, d'Ajani bénie, d'Adjani hamonie? Le bruit est tombé comme un coup de tonnerre, Adjani quitte le Français. Comment, Adjani quitte le Français? Oui, pour faire du cinéma. Adjani l'unique, la phénomène, la sans-pareille, Adjani, parce qu'on dit Adjani tout court, comme on disait Rachel, comme a dit la Duse, Adjani tout court parce que c'est un nom qui flambe sur un visage qui brûle, et dans 100 ans, dans 200 ans, on aurait dit Adjani comme ont dit encore la Champmeslé, Taslma, la Malibran. Et maintenant que dit-on, on dit Adjani, folle Adjani, pierre précieuse et merle blanc, Adjani, étourdissante, retentissante, étincelante, Adjani prestigieuse et fabuleuse et merveilleuse, Adjani, folle Adjani, ne savez-vous qu'une Adjani il n'y en a qu'une par siècle? Et une Adjani, qu'est-ce que c'est, c'est la foudre, c'est le don, c'est la justesse du ton, c'est l'expression du visage, c'est le jeu, c'est l'inériorité, c'est l'âme qui brûle les planches, c'est les spectateurs du théâtre qui ont le souffle coupé et les ouvreuses qui écoutent tous les soirs, avec le coeur au garde à vous tous les soirs, et les écrivains paresseux qui ont envie d'écrire pour vous, et les petites filles qui ne veulent plus devenir vétérinaires mais actrices de théâtre, et les plus merveilleux textes que des gens gris, bousculés, fatigués, ignorants, découvrent ou redécouvrent, et les gens gris perdent leur griseur et leur lassitude et redeviennent lumineux et heureux parce que le charme de votre jeu et la beauté du texte que vous interprétez aura été un moment démotion incomparable dans leur vie. Adjani, folle Adjani, petite sirène ondine qui veut aller au royaume des banales et des mortelles, qui veut se brûler aux feux destructeurs des projecteurs, qu'allez-vous faire dans le cinéma français d'aujourd'hui, ce si médiocre cinéma français, fait de lourdeur et de bulles de savon, de gros sabots et de crispante joliesse, ce cinéma français si peu de chose si content de lui, qu'allez-vous faire dans cette galère souricière piège de lumière, où vous ne serez plus Adjani tout court mais Isabelle Adjani, une charmante petite actrice, mais il y a d'autres charmantes petites actrices, qui jouera joliement. Mais qui jouera joliment quoi, Isabelle? Le cinéma français a-t-il produit un grand film ces dernières années? Adjani, folle Adjani, étoile de feu et feu follet, pour tourner les films que vous tournerez, nul n'est besoin d'être prodigieuse et ensorceleuse, incomparable, inimitable. Vos films auront du succès parce que vous leur amènerez le succès par votre seule présence, vos films n'auront de qualité que par la grâce que vous leur apporterez, vous serez le garant des films que vous tournerez, quelle que soit leur qualité, vous serez l'apport financier de vos films, les réalisateurs et producteurs s'arracheront votre personne car votre seul nom remplira leurs salles et leurs poches, et ainsi, pendant qu'Isabelle Adjani aura une carrière de star, Adjani de génie sera morte pour le théâtre ; pauvre théâtre aux textes si beaux, qui ne rencontre qu'une Adjani par siècle. Adjani la charmeresse, Adjani l'enchanteresse, avez-vous pensé à tous les rôles qui sont là, et qui attendent que vienne les réveiller et les recréer le prince charmant princesse charmante que vous êtes? Des rôles de votre âge et qui sont toujours joués par des actrices plus âgées, parce qu'en général, à 19 ans, on n'a pas en soi le génie qu'il faut pour les interpréter comme il convient. Adjani Desdémone et Adjani Juliette, ô ma belle guerrière, ô la joie de mon âme, vous aurait dit Othello, crois-moi, amour, c'était le rossignol, auriez-vous murmuré à Roméo, Adjani Cordelia, parce que c'est un honneur de jouer le Roi Lear, même si le rôle de Cordelia n'est pas très important, et Adjani Junie, et Adjani Aricie, parce que tout de même Racine c'est autre chose que Pascal Jardin et Jean-Loup Dabadien, alors, bien sûr, Adjani Esther, dont les moindres discours ont des grâces secrètes, et maintenant voici Musset, il vous aurait adoré, Musset, et Adjani Mathilde d'Un Caprice, et Barberine, et Carmosine, le divin Musset joué par l'irradiante Adjani on en aurait encore parlé dans 500 ans. Adjani, chère Adjani, ça n'est pas Vincent, François, Paul et les autres qu'il vous faut, c'est William, Jean, Alfred et Pierre. Pierre, c'est Corneille, parce qu'Adjani Chimène, Adjani disant la musique de Corneille, c'eût été plus beau que tout. Et Alarica, Alarica du Mal Court, Le Mal Court d'Audiberti? Alarica a 19 ans, et c'est un rôle merveilleux, écrit dans une langue merveilleuse, et peut-être que le Français aurait monté Le Mal Court pour vous? Pour vous, pour nous, pour eux. Et les héroïnes d'Anouilh, Adjani sans coeur, vous pouvez les abandonner sans regret? Adjani l'Alouette, Adjani Eurydice, et la petite maigre qui est assise là-bas et qui ne dit rien, Antigone, la sale bête, l'entêtée, la mauvaise. Moi, je ne veux pas comprendre, répond Antigone à Ismène, je comprendrai quand je serai vieille. Mais il sera trop tard, Isabelle.
Par Catherine Guérard