Ses secrets (1/3)

14 février 2008

Pour Quartet et Possession, Isabelle Adjani se livre dans le ELLE du 18 mai 1981. La Couverture, 12 pages intérieures avec une interview des plus adjanesque, ses goûts en matière de mode, accessoires, décoration intérieure et surtout de magnifiques photos de Brigitte Lacombe : voilà ce que recèle ce très beau numéro du célèbre magazine féminin.






Anna et Marya se ressemblent, ce sont deux victimes, dit Isabelle Adjani. Des femmes victimes des sentiments qu'elles éprouvent pour les hommes qu'elles aiment. La Marya de "Quartet" (on l'appelle Mado) aime deux hommes et ne parvient pas à faire de choix. Anna n'aime plus. Mais elle ne parvient pas à se défaire de l'homme qu'elle a aimé. En même temps, Anna et Marya sont fortes. Anna a l'air d'une pauvre fille, prise par la folie, mais elle prend cette folie à bras-le-corps puisqu'elle sait qu'elle ne peut accepter la réalité. Marya accepte de devenir une fille perdue - perdue pour ses deux hommes - mais aussi une vraie fille perdue, comme on dit, une fille des rues.
- Elles se ressemblent... C'est peut-être un peu à cause de vous?
- Même si j'ai l'impression parfois d'accepter des rôles différents, je suis persuadée qu'au fond ce sont les mêmes. Au mieux, les regards sont différents. La silhouette change, c'est la mise en scène ; je change de vêtements, de nom, de lieux, mais je me vois sur l'écran, et, non : c'est moi. On ne joue pas autre chose que soi-même, même si on s'acharne à proclamer le contraire. Chacun a un lot d'expressions, de vie. Il s'intensifie ou il diminue, selon les jours, les heures. Je ne suis que cela, quand je joue, quand je marche, quand je ris ou quand je pleure. Mes films sont les moments de ce que j'apprends.
- Parlez-moi de l'apprentissage. Agnès...
- C'était mon entrée à la Comédie-Française. L'ahurissement. Et, en même temps, la tranquilité que me procurait la situation. Le bonheur tout bête de dire des choses avec enthousiasme pour beaucoup de gens.
- "Ondine"?
- C'est une grande amoureuse. Comme l'"Adèle H" du film de Truffaut. Mais l'une est amoureuse de l'homme et l'autre de l'amour. Ce sont deux amoureuses têtues. Dans ces deux rôles, j'ai mis ce que j'imaginais de l'amour. J'ai fait de la fiction, si on veut. C'est excitant d'y parvenir. Mais, en même temps, je savais que j'avais envie d'y mettre plus de chair, plus de sang. Même si sur l'écran tout devenait vrai, je savais dans une partie repliée de moi que ces amoureuses étaient très maigrichonnes, qu'il ne fallait surtout pas les faire grandir. Je ne pouvais pas accélérer la pousse, cela aurait été factice : une fausse germination sous un faux soleil. Il fallait attendre que ça vienne. Aujourd'hui, j'aimerais bien rejouer "Ondine". Je ne sais pas ce que je pourrais apporter de plus, mais il n'est pas question de quantité ; je sens que je pourrais apporter autre chose. Dans la Marya de "Quartet", il y a de l'"Adèle H". J'ai repris des choses d'Adèle. Je les ai redistribuées. C'est bien pour nous : pour Adèle, pour Marya et pour moi... Cela donne un sentiment très agréable, le sentiment que tout coule de source.
- "Adèle H", c'était déjà une tragique. Alors, l'Isabelle de "La Gifle"? C'était un adieu à l'enfance? On ne la reverra plus?
- "La Gifle", c'était pendant "Ondine" et avant "Adèle H". Oui, ce film était sans doute une manière de fermer la porte de l'école, de dire : "je deviens grande." Je trouvais ça normal et c'est ainsi que Jean-Loup Dabadie et Claude Pinoteau, qui ont écrit le film, me voyaient. Cette Isabelle est un personnage dont je suis nostalgique, même si cela peut choquer les cinéphiles. Ils pensent que j'ai des ambitions plus sophistiquées. Mais j'essaie de renouer avec elle, dans mes deux prochains films. J'essaie de lui faire une famille. J'aime bien ce personnage de fille un peu fofolle, un peu boudeuse, un peu grave, un peu la vie, quoi.
- C'est vous qui changez ou c'est dans l'air du temps?
- C'est bien de bouger. Même au cinéma. Si on vous suit bien, pourquoi ne pas bouger? Quitte à avoir mes incohérences, autant qu'elles soient cocasses. Et puis, j'aime bien ça. Pourquoi m'en priverais-je?
- Parce qu'il n'y a pas si longtemps, vous sembliez vouloir jouer les stars pour cinéphiles...
- C'est vrai. Je trouve qu'une actrice est faite pour ressembler à cette image-là. Je crois que ça ne me dit rien de ressembler à Mademoiselle Tout-le-Monde. Mademoiselle Tout-le-Monde n'existe pas. Autant donner envie aux gens. Se lancer, là où ils peuvent vous retrouver et non pas retrouver tout le monde. J'aime reconnaitre les actrices, reconnaitre les acteurs. Je n'aime pas que leur image soit floue, uniforme ou terne. J'aime quand c'est brillant, quand ça irradie, quand c'est beau à voir. Il y a des scénarios, des films, des rôles qui aident à cultiver cette image-là. Mais l'image ne devrait pas se figer.
- C'est pourtant le cas de l'image de la "star".
- Après "La Gifle", j'ai eu une réaction très adolescente, on m'a taxée de "gamine". Comme si gamine était un emploi : "A ton âge, on fait ceci, on ne fait pas cela..." Ça pesait trop. J'ai été contre, immédiatement. "Adèle H" était une belle issue.
- Radicale...
- Mais maintenant, j'ai assouvi ma réaction anti-gamine. Je crois que le temps est venu où les jeunes femmes ou plus exactement le statut de jeune femme n'existe plus.
- Parce qu'il n'y a plus de doute?
- Pour moi, ce n'est pas une question d'âge, de chiffre. C'est tout un état intérieur. Il s'agit de trouver la clef pour éclore de la façon la plus, comment dire... la plus "piquée" pour emprunter un mot aux photographes. Mon indignation faisait trame.
- Elle brouillait l'image?
- Elle ne brouillait pas ce que je voulais. Elle brouillait ce que je suis. C'est comme si je n'avais pas bougé en attendant. Je me voyais, ou je m'entendais, prendre un ton ou une démarche de femme, comme on enfonce les portes ; c'était trop violent pour être durable. Cette silhouette, je la retrouverai plus tard, quand il sera réellement temps. Cela me fait penser à Depardieu dans "Le Dernier Métro", lorsqu'il prend la main de ses partenaires et qu'il leur dit : "Il y a deux femmes en vous". C'est une phrase infaillible. Même si c'est inexact.

à suivre...

Photo 1 : A Saint-Paul-de-Vence, Isabelle se repose à "La Colombe d'Or". Elle y rencontre Yves Montand qui sera son père dans le prochain film de Jean-Paul Rappeneau "Tout feu tout flamme".
Photo 2 : Isabelle s'est inventé une tenue claquante et acidulée rose et rouge, mi-page, mi-danseuse, avec un pull et un bloomer, un imper en plastique de rideau de douche, collant, chaussures de claquettes et couronne de roses.