Ses secrets (2/3)

24 février 2008

Pour Quartet et Possession, Isabelle Adjani se livre dans le ELLE du 18 mai 1981. La Couverture, 12 pages intérieures avec une interview des plus adjanesque, ses goûts en matière de mode, accessoires, décoration intérieure et surtout de magnifiques photos de Brigitte Lacombe : voilà ce que recèle ce très beau numéro du célèbre magazine féminin.



















(suite de l'article publié le 14 février 2008)

- Il y a deux femmes en vous...
- Si j'y réfléchis bien, j'ai l'air de dire : "Maintenant je ne me trompe plus". Mais j'ai fait tellement peu de choses que j'ai limité les dégâts. Il y a deux femmes en moi, oui, et c'est la même.
- Alors, qu'est-ce qui vous fait choisir vos personnages? Votre personnage?
- Les aventures du récit sont importantes. Même si je dis : "Oh! la la... je n'y arriverai jamais", aussitôt que je sens qu'on me donnera le coup de main, le coup de pouce ou le coup de pied qu'il faut, je fonce. Il y a des choses pour lesquelles je me trouve verte ; je m'arrange pour les mûrir pendant le tournage. Il y a des scènes où je me sens tout près ; mais être à côté, c'est assez pour être trop loin. Si je ne suis pas là, je ne suis nulle part ; je fais appel à une mémoire sentimentale, sensorielle ; j'invente peut-être.
- Votre image vous surprend-elle parfois? Vous échappe-t-elle?
- L'écran ne raconte pas ce que je vis, transposé. Mais pour que ça touche les gens, il vaut mieux que je ne sois pas la seule à vivre ce que je raconte. Et ça, je ne risque pas...
- Pourtant, vous n'existez qu'à l'écran. On ne sait rien de votre vie, de vos sorties, de vos plaisirs. Vous ne délivrez pas de message. Qui êtes-vous?
- Tout ça. Je ne sais pas où est le point de contact ; si j'étais mécanicienne, je le saurais. C'est toujours bizarre de parler de soi.
- Mais enfin, cette discrétion, c'est voulu? Ou bien c'est de l'inadvertance?
- Je trouve que c'est un boulot énorme de jouer les personnages publics. Je ne sais pas comment font les filles qui montrent leur maman, leur papa, leur petit chien, leur dernier amant. Leur vie est un moulin où tout passe au travers. Quelle énergie!
- Donc, vous pensez qu'une star peut avoir une vraie privée? Une vie privée qui ne fasse pas partie du spectacle?
- Je suis seule à le savoir mais je n'ai pas le sentiment qu'il y ait une frontière entre ma vie professionnelle et ma vie privée ; je passe d'un paysage à l'autre et il n'y a pas de frontière, pas de barrière. Simplement, il y a des heures où je ne donne pas mon adresse. Cela doit dater de mon premier film, de l'indignation que j'ai éprouvée à l'époque. Parce que vous êtes mineure, mignonne et l'air pas farouche, on veut décider à votre place de ce qui est bien pour vous. Moi, je trouve ça chiant.
- Donc, porte close.
- Pas tout à fait. Pour moi, il n'y a pas le travail et la maison. C'est peut-être pour ça que je ne suis pas capable de parler de la maison. Je ne me cache pas. Se cacher ostensiblement, c'est aussi tout un travail : Garbo cachée sous un chapeau, c'est une image sublime.
- Vous choisissez toute seule? Vous écoutez ce qu'on dit?
- Je reçois des influences bien sûr. Mais les mauvais conseils, on les sollicite aussi, on les écoute. On ne peut pas faire porter aux autres la responsabilité des ses gourances.
- Ce retour aux personnages de fofolles dont vous parliez, c'est un coup de tête?
- C'est pour exorciser les personnages de folles. Un film comme "Possession" ce n'est pas une cure de détente. Ça tendrait plutôt vers le cauchemar. Une descente aux Enfers. Ça fait du bien de remonter.
- C'est tentant, pour une comédienne, la descente aux Enfers?
- Tant pis si ma réponse n'est pas de bon goût : la descente aux Enfers, c'est l'inconnu, la joie d'exprimer ce qui existe, de manière infernale, cruelle, abominable, la souffrance. Je suis comme tout le monde, j'en ai très peur. Mais parfois je n'hésite pas à ouvrir les yeux.
- Sur quoi? Qu'est ce qui vous révolte le plus?
- La mort des enfants. La mort de tout être qui ne sait pas que la mort existe. La faim est un meurtre, le froid est un meurtre, l'épidémie est un meurtre.
- Mais on se sent impuissant.
- On éprouve de l'impuissance. La conscience est une morphine. La seule conscience des gens est de trouver ça normal, de passer impavides au-dessus des cadavres. J'ai peut-être des yeux de conscience...
- Et cette révolte, où vous pousse-t-elle ?
- L'impuissance ce n'est pas seulement une vue de l'esprit. Quand elle est réelle, elle se démonte avec minutie. Mais un réseau comme "Médecins sans frontières" peut exister. On peut intervenir. Je ne crois pas aux bras baissés. Je crois à la moindre action.

à suivre...

Photo 1 : Au Tea-room "Toraya", Isabelle porte un gilet en chenille tricotée, couleur pêche (Emmanuelle Khanh).
Photo 2 : Isabelle adore le peintre Balthus, dont les personnages de petites filles troublantes ont une parenté avec sa personnalité. Elle porte ici un T-shirt bordé d'un croquet doré (Altona), une mini-jupe d'or (Agnès B), un collant très blanc (Sport Center), des ballerines argent (Vivaldi. Anneaux d'or (Pulcinella).