Blessures d'enf(r)ance

26 septembre 2008

Retranscription de l'interview d'Isabelle Adjani et de Yamina Benguigui parue dans PARIS MATCH.



Yamina, un peu tendue par la sortie de son documentaire, Isabelle est grippée, fiévreuse. Elles s'expriment d'une même voix douce : Yamina, rompue au débat, persuasive ; Isabelle, plus timide, mais précise, nuancée, avec d'infimes intonations d'actrice
habituée à poser sa voix lorsqu'elle veut endiguer l'émotion qui la submerge.


Paris Match. Où êtes-vous allées à l'école?
Isabelle Adjani. Dans le 92, à Gennevilliers, la banlieue des émigrés d'Afrique du Nord. Je devais me rendre jusqu'au pont de Neuilly pour rejoindre le lycée de Courbevoie, parce qu'à Gennevilliers il n'y en avait pas. C'était l'équivalent du 93, mais pas si violent.
Yamina Benguigui. Nous, nous étions assignés en résidence en Picardie, car mon père avait été un des dirigeants du MNA, un parti farouchement nationaliste. Une fois en France, il avait l'interdiction de refaire de la politique.
PM. Avez-vous senti l'une et l'autre une forme d'ostracisme, d'humiliation?
Y.B. Ca n'était pas un racisme direct mais des réflexions. J'étais née en France, mais on me demandait : "Vous repartez quand?" On était forcément là en transit.
I.A. Chez moi, c'était : "Ne vous faites pas remarquer et tout se passera bien." En clair : n'essayez pas de faire de vos vies quelque chose de mieux que ce que nous sommes capables de faire. Le maire était communiste, et mes parents lui étaient si reconnaissants : il avait été le seul à bien vouloir nous loger!

P.M. Votre éducation, votre élocution furent un sésame?
I.A. Mon père parlait un français irréprochable, sans le moindre accent. Je ne l'ai jamais entendu s'exprimer en arabe, car la consigne c'était de s'intégrer, de devenir le plus français possible. Son objectif, c'était vivre le moins mal, s'assimiler, et la langue était un facteur capital. Durant mon enfance et mon adolescence, j'ai dû l'entendre prononcer deux mots en arabe!
Y.B. Moi, ce fut le contraire. Mon père, kabyle, revendiquait une identité nationale algérienne. Pour lui, la scission entre Kabyles et Arabes était organisée par la France, comme le MNA et le FLN. Au fond, la guerre d'Algérie s'est gagnée en France car 90% de la main-d'oeuvre y était algérienne. Et quand ces ouvriers sont partis, il n'y avait plus personne dans les usines. Les travailleurs algériens, on les déplaçait au gré des besoins. Ils étaient déjà ici dans un ghetto.
I.A. Mais à l'époque, il y avait une vraie mixité dans les quartiers : des Italiens, des Espagnols, des intellos, des provinciaux... Je m'en souviens, j'allais souvent dans la famille d'un journaliste de "L'Humanité" très cultivé, très érudit, j'adorais.

P.M. Avec vos yeux bleux, Isabelle, on n'imaginait pas une origine maghrébine...
I.A. Et mon nom ne sonnait pas arabe. Les gens le croyaient italien. En fait, je m'appelle Adjami. Sur notre livret de famille un pied du m est tombé! Et je me demande s'il n'y avait pas un "h" avant le "a" : Hadjami. Je ne saurai jamais comment s'est faite cette subtile transformation! Le prénom Chérif Mohammed a été raccourci sur la boîte aux lettres, on écrivait juste Chérif ; ça sonnait western américain! J'ai, de moi-même, fait l'effort de rechercher le patrimoine culturel de papa. Car lui ne nous délivrait presque rien, ni souvenirs ni matière. Comme s'il ne voulait pas nous encombrer. Mais on est toujours encombré de son héritage, même inconsciemment. C'est moi qui ai revendiqué mes origines.

P.M. Votre frère aussi?
I.A. Mon frère est entré très tôt dans une délinquance de quartier parce qu'il n'acceptait pas l'autorité de ce père d'une autre culture. Dans sa recherche d'identité, il n'a pas trouvé son équilibre. Une vie a été sacrifiée...

P.M. Vos réussites vous ont hissées au niveau d'une exemplarité familiale, générale?
Y.B. On est devenues des "modèles", parce que nous sortions de cette invisibilité où l'on nous avait confinées. Et alors, à cause de mes films, on a projeté sur moi plein de pouvoirs administratifs, politiques... que je n'ai évidemment pas! Et quand, après la diffusion d'un de mes films, Isabelle vient débattre, revendiquant ses origines, il y a soudain une fierté : cette grande actrice, elle est de chez nous! C'est comme Barack Obama! D'ailleurs, on est toutes les deux sur sa liste de soutien!
I.A. Quand ma carrière a décollé, mes parents étaient fiers de moi, et je dois dire que mes cachets ont permis de faire vivre la famille car mon père devenait invalide. Sans cela, on aurait été SDF. En même temps, c'était gênant car c'était la fille et non le fils qui "sauvait l'honneur de la famille" et assurait sa survie.

P.M. A vos enfants, avez-vous eu à cœur de leur communiquer ces origines métissées?
I.A. A Barnabé j'ai ajouté Saïd, comme son grand-père paternel. Je n'ai plus éprouvé ce besoin avec le second car, entre son père et sa mère, les origines sont très mélangées!

P.M. Barnabé a sorti un premier disque avec son groupe, Makali, et il refuse de dire qu'il est votre fils. Ca pourrait pourtant l'aider...
I.A. Exactement! Quand ils donnent des concerts dans le sud de la France, personne ne sait qu'il est mon fils. J'ai rêvé de l'aider, mais je dois retenir mes élans de mère. Pas question d'être "le fils de"! "Maman, je t'ai dit de ne pas en parler!" Il est très radical et digne. Et très concerné par ses origines. Il est dans une recherche permanente de ce qui le façonne. D'ailleurs, Makali est un anagramme de "paroles" en arabe, "kalima". En tout cas, sur scène, ils sont formidables, voilà!

P.M. Vous, Yamina, vous avez eu deux filles avec Francis, brillant dentiste... Elles mènent aussi vos combats?
Y.B. Disons qu'elles sont socialement moins impliquées. Notre première fille, Liza, fait des études de droit et s'est spécialisée dans les droits d'auteur. Farah, la seconde, suit une école de cinéma. A trois, on peut créer une cellule de production!

P.M. Etes-vous croyantes, l'une et l'autre?
I.A. De moins en moins et je le regrette, même si mon psy me dit que c'est bon signe! J'ai été baptisée, ma mère étant catholique. Mon père, à la fin de sa vie, s'est rapproché de Dieu, donc d'Allah. Il a été enterré selon le rite musulman.
Y.B. J'avais un père très pratiquant puisque le MNA est fondé sur l'islam. Leur credo : sortir les non-musulmans de la terre d'islam. Pour autant, on ne portait pas de voile, on n'en parlait même pas. Mais j'ai fait le ramadan jusqu'à mes 18-19 ans. Aujourd'hui, je pratique un islam très modéré qui me rassure. Mes filles aussi. Avec le fanatisme islamique, les croyances me font peur.

P.M. Votre éducation influence-t-elle vos choix amoureux?
Y.B. Moi, j'ai l'impression que j'attend tout d'un homme, enfin presque. Des qualités masculines, et autre chose... Il faut qu'il soit en mesure de décoder notre grande complexité!
I.A. Moi, je me suis longtemps acharnée à sortir un homme de sa douleur, de ses ambivalences, de sa dépression. Il fallait que mon amour l'amène à me dire : "Je t'aime inconditionnellement pour la vie." Ce que je cherchais à obtenir de mon père, évidemment. Donc, ça m'a dirigée vers des hommes malheureux et qui m'ont rendue malheureuse! Quand j'en ai pris conscience, je me suis tournée vers un type d'homme non marqué par ces souffrances, équilibré, chaleureux.

P.M. Etes-vous aujourd'hui des coeurs à prendre?
Ensemble. - Mmmh! Seules ou pas, on a arrêté de marcher les yeux baissés, on s'est réconciliées avec la séduction!

Interview Catherine Schwaab
Légende photo : Yamina Benguigui et Isabelle Adjani se connaissent depuis une douzaine d'années et se voient "au minimum une fois par jour" : "Quand on se retrouve, on recrée notre bulle, on "monte le campement", on debriefe, et plus rien n'existe!" confient-elles.