Confidences du Sud-Ouest

18 septembre 2008

La comédienne a reçu « Sud Ouest » chez elle, en exclusivité, avant la présentation à La Rochelle de « La Journée de la jupe », téléfilm produit par Arte.

Elle revient du Kazakhstan où elle a découvert une société et un cinéma qui n'ont rien à voir avec la caricature du film « Borat ». Encore sous décalage horaire, mais avec une fatigue qui n'altère en rien son enthousiasme et sa beauté, Isabelle Adjani nous reçoit chez elle, à Paris. Son appartement, à deux pas du parc Monceau, lui ressemble. Doux, harmonieux, paisible. Un salon avec trois canapés blonds qui entourent une cheminée où des bûches réchauffent la fin d'été frileux et une immense bibliothèque réunit des livres d'art et des romans qui accompagnent sa vie. On devine les autres pièces qui protègent son intimité.
Isabelle Adjani se fait rare au cinéma (son dernier grand rôle remonte à « Bon Voyage », de Jean-Paul Rappeneau, en 2003), il fallait ensuite aller au théâtre pour la voir dans « Marie Stuart » (2006), et c'est la télévision qui, après « Figaro », de Beaumarchais, mis en scène par Jacques Weber, lui offre un rôle classique. Dans son nouveau téléfilm, « La Journée de la Jupe », de Jean-Paul Lilienfeld, présenté hors compétition au festival de La Rochelle, elle est Sonia Bergerac, professeur de français dans un lycée de banlieue, confrontée à la violence de ses élèves et du milieu dans lequel ils grandissent.

Sud Ouest. Qu'est-ce qui vous a séduit dans ce personnage ?
Isabelle Adjani. Le scénario m'est arrivé par des voies différentes. Notamment par Smaïn qui m'a dit que c'était un scénario coup de poing. Je l'ai lu, j'ai eu effectivement un choc immédiat et j'ai appelé le metteur en scène, que je ne connaissais pas. On s'est parlé du contexte actuel de l'éducation, de la nécessité de faire vite pour apporter ce témoignage. Mais il avait du mal à le monter pour le cinéma. Je lui ai dit que je répondrais présente s'il trouvait un producteur, et que ce qui m'importait, c'est que le film se fasse. François Sauvagnargue, le directeur de l'Unité fiction d'Arte, a eu l'intelligence et l'audace de se lancer avec Mascaret Films. On a tourné en un mois avec un budget modeste, discrètement. Personne ne savait que je faisais ce film, et c'était très bien comme ça!

SO. Les jeunes comédiens amateurs savaient quand même avec qui ils jouaient!
IA. Vaguement ! J'imagine que leurs parents me connaissaient mieux qu'eux! En fait, je crois qu'ils n'en ont rien à faire qu'on soit connu ou non, leur propos était de vivre une expérience nouvelle. Je suis arrivée sur le tournage comme si j'étais vraiment leur prof, pas une actrice, et on a finalement échangé quelque chose qui nous touche. Les difficultés de ces adolescents, leur courage, leur force de vie me tenaient à c?ur. On a vécu un huis clos oppressant, on était ensemble pour jouer, c'était un vrai travail. Ils ne savaient pas que le cinéma était aussi difficile, et certains qui avaient le désir de devenir comédiens ont renoncé, mais d'autres se sont révélés!

SO. Vous avez vous-même grandi entre Gennevilliers et Courbevoie. Comment analysez-vous la violence qui touche aujourd'hui les jeunes des banlieues?
IA. Il y avait déjà à mon époque un sentiment de mise à l'écart, mais pas avec cette ultraviolence qu'on voit aujourd'hui. Je crois que les jeunes ressentent plus intensément une séparation d'avec les autres, ceux du « centre » des grandes villes. Il y a une sorte de mémoire ADN dans ces territoires industrialisés avec les immigrés qu'on a parqués. Les enfants sentent qu'on a utilisé leurs parents, il leur est difficile d'être dans l'esprit d'intégration qui était le mien et celui de mes parents. Même si « Nous pas bouger » est leur slogan, le processus de désintégration est tentant. Ils revendiquent ce que leurs parents n'ont pas osé demander. L'espace social les ostracise, ils se retrouvent livrés à eux-mêmes. Pas de transports? Pas de cinéma? Pas de centre culturel. Le nom qu'ils portent est un obstacle à toute ascension sociale, même avec un bac + 5.

SO. C'est un constat d'échec de toutes les politiques de la ville!
IA. La misère avait amené leurs parents et grands-parents à un désir d'intégration absolue, elle les pousse à l'inverse aujourd'hui. Les jeunes se retrouvent avec une identité mal définie et se rapprochent de ce qu'ils trouvent dans leur proximité, une jungle urbaine « sans foi ni loi », où la foi devient celle de tous les intégrismes, et où le « sans loi » impose sa loi, celle du caïd, du clan, du plus fort.

SO. Pourquoi ne pas vous engager sur le terrain politique comme votre amie la réalisatrice Yamina Benguigui, élue dans le 20e arrondissement et en charge de la lutte contre les discriminations?
IA. Oh, mon Dieu, non! J'admire l'engagement dans le « politique » de Yamina et la plains de tout mon cœur! Quel sacerdoce ! Je crois que si en tant qu'artiste, on peut avoir un acte politique, alerter et servir de relais social à travers une interprétation, c'est déjà formidable. Mais faire de la politique directement, ce n'est pas pour moi. C'est le pire métier au monde, après celui d'acteur!

SO. Pourquoi vous faites-vous si rare au cinéma?
IA. J'aimerais qu'on me pose la question plus rarement, croyez-moi! J'aimerais occuper les écrans au moins une fois par an! Mais j'ai besoin d'être convaincue qu'il y a de l'art dans ce qu'on me propose pour être une artiste convaincante. Et si quelque chose est rare, c'est cette équation-là. Lorsque j'ai lu « La Journée de la Jupe », je me suis dit, enfin une histoire forte, enfin un angle différent. Si Jean-Paul Lilienfeld a eu autant de mal à monter son film, c'est parce que le sujet de cette prof qui se fait agresser et répond à la violence par la violence fait peur. On était en train de tourner en mai dernier à Saint-Denis lorsque le film « Entre les murs » a eu la Palme d'Or à Cannes. On s'est tous réjouis de voir qu'on s'intéressait enfin à la vie d'un lycée dans une zone difficile.

SO. C'est quoi, être actrice pour vous ?
IA. Je dis toujours que ce n'est pas une profession pour moi, mais une profession de foi. Cela ne fait pas de moi une mystique pour autant! J'ai surtout besoin d'y croire. Il m'est arrivé bien sûr de travailler en n'y croyant pas, pour faire comme tout le monde, pour me mettre au boulot, et j'avais envie d'aller me cacher dans un trou de souris. Je n'étais pas heureuse, je ne donnais rien de valeur.

SO. Mais vous tentez aussi d'initier des projets?
IA. Heureusement. Je n'abandonne pas l'idée de faire un film sur Marie-Madeleine Fourcade, qui était une grande résistante, je possède également les droits du journal d'Etty Hillesum, qui avait un regard bouleversant sur la Shoah. Je suis maintenant trop vieille pour l'interpréter, mais j'aimerais bien le produire! Je développe un autre projet adapté du livre « Imposture sur papier glacé » et qui raconte la vie d'une très méchante rédactrice en chef d'un magazine people. Un vrai rôle de composition!

SO. Votre vie personnelle n'a-t-elle pas parfois pris le pas sur votre carrière?
IA. Il y a une chose qui comptera toujours plus que tout dans ma vie, c'est la réalité familiale. Je ne trouve rien de plus triste pour une actrice que de réaliser un jour qu'elle n'a jamais eu le temps de voir ses enfants grandir? Ce choix est définitif : je suis une femme de cœur avant d'être une femme de tête.

SO. Vous vous sentez apaisée?
IA. Quand on a vécu dans la passion, et qu'on a réalisé que la passion n'était pas ce qu'il y avait de plus constructif, il faut savoir décider, comme disait Françoise Sagan, d'être bien avec quelqu'un qui nous veut du bien, tout simplement. On peut vivre sans passion mais avec beaucoup d'amour et de tendresse. Et tout le monde s'en porte beaucoup mieux!

SO. La réussite dans la musique de votre fils aîné, Barnabé, doit faire de vous une mère comblée!
IA. Je lui ai fait la promesse de ne pas jouer à la maman fière de son fils. Il s'est engagé auprès de son groupe (Makali) à ne pas être identifié comme le fils d'une personne célèbre, et je trouve cela très digne et courageux. On nous a proposé des reportages ensemble, on a tout refusé. Il a du talent, mais comme toutes les mères, j'aurais préféré qu'il fasse HEC! Les parents artistes qui prétendent qu'ils sont très contents que leurs enfants suivent le même chemin qu'eux sont des menteurs!

SO. Vos propres parents avaient regretté que vous ne fassiez pas d'études supérieures?
IA. Évidemment. Mais mon métier nous a permis de vivre. Sans mes cachets, on se serait peut-être retrouvés SDF.

SO. Votre jeune fils Gabriel Kane (13 ans) a une idée de ce qu'il fera plus tard?
IA. Je le pousse subtilement vers les études car lui aussi aime déjà beaucoup trop composer des chansons! Mais il a eu vent que l'industrie du disque n'était plus très florissante, et comme il a sacrément les pieds sur terre, il n'a pas envie de se mettre dans une galère. Aux dernières nouvelles, il parle d'être avocat car il trouve qu'il sait très bien convaincre les gens!

SO. Quelles valeurs essayez-vous de leur inculquer?
IA. D'avoir confiance en eux dans le respect des autres. D'être honnêtes mais sans être bonnes poires!

SO. De tous les films que vous avez tournés, quels sont ceux pour lesquels vous avez le plus de tendresse?
IA. Je mettrais en premier « Adèle H. », de François Truffaut, qui a été mon passeport inattendu pour les États-Unis avec ma première nomination aux Oscars. Il y a ensuite « L'Été Meurtrier », de Jean Becker, que j'ai interprété avec tout mon cœur et tout mon corps, et enfin « Camille Claudel », de Bruno Nuytten, parce qu'il m'a passionnée? Ça valait donc la peine de donner tant d'années de sa vie à un métier aussi bizarre! Mes erreurs, mes regrets d'avoir fait, ou de ne pas avoir fait certains films, font de moi quelqu'un d'irréversiblement humain, et je suis fière d'apporter cette humanité à mon travail. Je ne m'arrêterai que lorsque je serai sûre que le chemin parcouru ressemble presque à mon rêve de départ.

Recueilli par Régine Magné