Jean-Daniel Lorieux et Isabelle Adjani : L'événement photo

14 décembre 2008

Ce n'est plus un secret pour personne, l'événement photo de cette fin d'année c'est l'exposition "Le Maître et Marguerite" avec Isabelle Adjani mise en scène par Jean-Daniel Lorieux. Les deux protagonistes ont accepté de répondre aux questions du magazine Vernissages pour leur numéro de décembre.




Vernissages : La production du projet photo du roman Le Maître et Marguerite s'étale sur une durée totale de trois semaines, avec des moyens logistiques d'envergure. Pourriez-vous nous parler des conditions de prises de vue de ce projet?
Jean-Daniel Lorieux : De très gros moyens techniques et financiers ont en effet soutenu le projet. J'étais entouré d'une équipe composée d'un chef opérateur et de cinq assistants. Certaines scènes rassemblaient plus de 70 personnes sur le plateau, d'où une logistique importante équivalente à la production d'un film télévisé. Le Maître et Marguerite est un livre mythique dans le pays et j'avais besoin du regard d'une personne culturellement imprégnée de cette œuvre. D'où l'aide précieuse de la rédactrice en chef d'Harper's Bazaar en Russie. Avec sa collaboration, Eugène et moi-même avont sélectionné les scènes phares du livre, les extraits qui, en images, pouvaient être les plus parlants.

V. : La majeure partie des images sont en couleurs. Mais des scènes importantes sont représentées en noir et blanc. Qu'est-ce qui a motivé ce choix?
J-D. L. : Mon travail photographique est en grande partie axé sur la couleur. Mais je garde une grande passion pour le noir et blanc qui, dans la transposition de ce roman d'un grand onirisme, me semblait tout à fait approprié. Grâce au noir et blanc, le portrait du poête, une torche à la main, est chargé de mystère et déréalise la scène. Par contraste, la couleur fait éclater la vie, la "Marguerite" en couleur est encore dans notre monde.

V. : Isabelle Adjani incarne Marguerite, l'héroïne du roman. Le magnétisme de son regard et l'expression de son visage traduisent les talents d'une grande actrice. Comment s'est effectuée la collaboration? Vous étiez-vous concertés?
J.-D. L. : Il fait savoir qu'Isabelle est imprégnée de cette littérature. Qui sait si elle ne s'était pas déjà imaginée dans la peau de Marguerite avant que le projet ne naisse? En tout cas, conduire l'actrice sur le plateau est chose très aisée. "Conduire" est d'ailleurs un mot mal venu, il faudrait plutôt dire "suivre" l'actrice et comprendre son état émotionnel au moment de jouer la scène. A partir de ces observations, j'ai tenté de cueillir ces émotions à leur point d'orgue. Mais cela n'est-il pas, après tout, le rôle d'un photographe?


Vernissages : Quelle est votre vision du livre de Boulgakov? Qu'avez-vous éprouvé lorsqu'on vous a proposé d'incarner Marguerite?
Isabelle Adjani : Le Maître et Marguerite, roman à la fois satirique, romantique, métaphysique et mystique, me rappelle certains personnages que j'ai incarnés : Marguerite se rapproche beaucoup de l'héroïne de Nosferatu - le film de Werner Herzog, avec Klaus Kinski. C'est presque le même personnage picturale, expressionniste, symbole éternel de féminité mais aussi de perversité et d'immortalité, qui se plaît à transgresser l'accord divin.

V. : Dans ce rôle silencieux, comment avez-vous construit votre personnage? Pour qu'on perçoive son intensité le temps d'un instant et non au long d'une séquence?
I. A. : Mis en situation, un personnage littéraire se construit seul, au fil des images. Ici, il - ou je - était "objet photographique", objet fixe, mais pourtant vivant, expressif, presque expressionniste, instrument du "muet"... Quand elle existe, l'intensité transparait... et un film se forme... Ces moments fixés étaient des arrêts sur image, mais le mouvement ne s'arrête pas là...

V. : Dans ce parcours de Moscou, où la ville est à la fois présente et lointaine, est-ce que certaines prises de vue ont été plus difficiles que d'autres?
I. A. : Il y avait la maison Stahieyev, dans laquelle Jean-Daniel Lorieux a photographié le bal, scène lente, presque au ralenti, chargée et inévitablement fatiguante, où des personnages irréels, quasi surréalistes, viennent baiser les genoux de Marguerite en signe d'allégeance. L'atmosphère équivoque et sulfureuse m'a évoqué celle de Eyes Wide Shut de Stanley Kubrick, pleine de dangers et de luxure dans la maison des fantasmes les plus fous. C'est le lieu où le personnage de Tom Cruise pénètre clandestinement, là où il cherche à se perdre au risque d'y perdre la vie.

V. : On sent votre complicité avec Jean-Daniel Lorieux. Est-ce que le photographe a été pour vous un réalisateur?
I. A. : On connait Jean-Daniel Lorieux sous l'angle dandy pragmatique du "sea, sex and sun", génération Gainsbourg, mais pas tant le photographe-peintre, l'artiste intimiste et romantique. J'avais posé pour lui il y a longtemps et j'avais beaucoup aimé le portrait qu'il avait réalisé, ce que je me plais à appeler un portrait "définitif", de ceux qui appartiennent aux beaux grands livres iconographiques dont on ne vous sépare plus. Quand il m'a proposé si amicalement cette aventure photographique faustienne, cette adaptation de fragments volés au roman de Boulgakov, cela m'a paru tellement atypique... cela m'a séduite d'emblée. J'aime bien les entreprises décalées et l'inattendu... comme lui... Excentrique discret, attachant, au regard tendre.
Propos recueillis par Molly Mine