Le regard d'Adjani en mots et en images

27 décembre 2008

Isabelle Adjani s'est entretenue avec Jean-Pierre Lavoignat qu'elle connait bien (il a été journaliste-fondateur de Première puis de Studio Magazine ndlr) pour le magazine Palace Costes. Il est question dans cette interview de La Journée de la jupe, de la séance photo pour l'exposition "Le Maître et Marguerite" mais aussi de sa condition de comédienne Star, notamment vis-à-vis de ses pairs.

Le Blog Isabelle Adjani vous propose l'intégralité de cette interview indispensable ainsi que toutes les photos de Xavier Lambours en haute qualité.

On s'est habitués à ses absence répétées et à ses éternels retours. On a appris à s'y faire. C'est comme ça. C'est son mode de fonctionnement. C'est ce qui la fait rare - dans tous les sens du terme. C'est tout cela qui, entre profession de foi et quête de l'absolu, nourrit sa légende. Rencontre avec une star passionnante.

On n'a pas vu Isabelle Adjani au cinéma depuis Bon voyage de Jean-Paul Rappeneau, à la télé depuis Figaro de Jacques Weber, et au théâtre depuis Marie Stuart. Et puis voilà soudain que s'annoncent plein de rendez-vous. Après l'avoir vue sur les murs de nos villes et dans les pages de magazines portant les couleurs de Lancel dont elle est l'ambassadrice, on va la voir prochainement dans La Journée de la jupe, un film de Jean-paul Lilienfeld qui a déclenché une magnifique standing ovation et soulevé d'enthousiasme le Festival de fiction de La Rochelle en septembre dernier, a été sélectionné pour le prochain Festival de Berlin et sortira dans la foulée de sa diffusion sur Arte. Un film courageux, politiquement incorrect, sur une prof de français au bord de la dépression nerveuse dans un collège dit "difficile", et qui, ayant trouvé un révolver dans un cartable, prend ses élèves en otage, leur dit leurs quatre vérités et répond à la violence dont elle est victime par la violence... Un personnage d'aujourd'hui, loin de ses amoureuses passionnées qui ont fait sa gloire, où elle se révèle tout à la fois déterminée, blessée, dérangeante et bouleversante. En attendant, on peut déjà la voir, à la Galerie Ariane Dandois, héroïne d'une exposition de photos singulière, réalisée cet été en Russie par un des plus célèbres photographes de mode des années 80, Jean-Daniel Lorieux, autour du chef d'oeuvre de Mikhaïl Bougakov, Le Maître et Marguerite. Enfin, on la trouve depuis peu sur les rayons des librairies, puisqu'un psychanalyste, Michel David, vient -sans lui demander son avis- de lui consacrer un livre passionnant, Isabelle Adjani, la tentation sublime (Imago), où il s'appuie sur ses propos et sa biographie pour analyser ses rôles et son travail. Autant de prétextes pour la rencontrer... Rendez-vous est pris un après-midi de novembre à l'hôtel Meurice. Elle est déjà là quand j'arrive, assise dans un coin du grand salon. Discrète, presque anonyme, dégageant cependant -la réserve évidente? l'élégance de la tenue? les lunettes aux verres fumés?- un parfum romanesque. Coiffure courte d'où jaillissent de belles boucles d'oreille, voix douce, rire cristallin, étrange mélange de légèreté et d'intensité, de simplicité et de mystère. Irrésistible. Premiers échanges sur la vie, sur sa vie quotidienne, "marquée surtout par les préoccupations familiales, une vie finalement très simple, qui ressemble à beaucoup d'autres"... Et elle glisse très très vite à ce qui, la veille, a marqué tous les esprits : l'élection de Barack Obama.... "La meilleure nouvelle du moment, c'est bien sûr la victoire de Barack Obama. Il a beau avoir été élu président des seuls Etats Unis, sa victoire a déclenché une vibration universelle qui s'est diffusée à l'échelle humaine. Effet libératoire immédiat garanti! Non seulement il est porteur d'un espoir immense, mais il incarne et cumule tout ce qui, d'habitude, a du mal à aller ensemble : la morale et le pouvoir (soudain, le pouvoir n'apparait plus comme un endroit sale et compromis!), le pragmatisme et le lyrisme, la classe et la volonté, l'émotion et la détermination, la sagesse et le côté visionnaire, prophétique même... Quant à ceux à qui sa stature, son histoire et le symbolisme de son élection ne parlent pas, on peut dire qu'ils sont... perdus pour l'humanité!" (Rires.)


On connait vos prises de position sur l'actualité -contre l'intégrisme et le racisme, pour l'Algérie et le Darfour, contre le voile à l'école et les tests ADN pour les candidats à l'immigration... Mais c'est la première fois qu'on retrouve ces préoccupations dans un film dont vous êtes l'héroïne. C'est ce qui vous a séduit, dans "La Journée de la jupe"?

Isabelle Adjani. Au-delà du personnage de cette prof qui pète les plombs, j'ai surtout été frappée en effet par la justesse du constat social. Qu'est-ce que l'éducation aujourd'hui? Comment en est on arrivé à cette impasse? C'est quand même une des dernières institutions d'intégration ; comment se fait-il que le système soit en pareil dysfonctionnement et qu'on soit dans un tel malentendu? Qu'est-ce qu'on a fait à ces élèves? Qu'est-ce qu'on a fait à ces professeurs? Pourquoi et comment a-t-on abdiqué devant les exigences d'enseignement ? J'ai vraiment apprécié que le film ne cherche pas à moraliser socialement, civiquement, qu'il ne cherche pas pas à donner des leçons, ni à apporter des solutions, mais juste -si on peut dire!- à poser toutes les questions, à mettre les spectateurs en face d'une dure réalité...
Comment vous êtes vous retrouvée impliquée sur ce projet?
I. A. Grâce à Smaïn, que j'ai croisé un jour et qui m'a dit : "j'ai lu un scénario formidable avec un très beau rôle de femme : il faudrait que tu le lises." Parallèlement, des amis de Jean-Paul Lilienfeld m'en ont parlé et me l'ont fait passer. Je n'ai pas pris plus de dix minutes pour dire oui après l'avoir lu! Lorsque j'ai rencontré Jean-Paul, il voulait faire La Journée de la jupe pour le cinéma, mais il n'a pas trouvé le financement. Bien plus tard, il m'a téléphoné en me disant : "J'ai une bonne et une mauvaise nouvelle : le film se fait, mais c'est pour la télé." Je lui ai répondu : "Pas de souci. Je vous ai dit que je serais là quand il y aurait une possibilité de le faire, donc je suis toujours là." Grâce à l'implication d'Arte auprès de ses producteurs de Mascaret films, deux mois plus tard, on tournait...
Le film s'est tourné en mai dernier, presque en douce, loin de tout battage médiatique...
I. A. Personne ne savait que je tournais et... c'était très bien! Travailler comme ça, loin de toute pression, c'était un vrai soulagement. On devrait d'ailleurs tous pouvoir s'autoriser à la fois le luxe et la modestie de travailler dans ces conditions-là de mise à nu. Ce n'est pas la première fois que je le raconte, mais, lorsque j'ai débuté, il y avait encore, comment dire? une ingénuité de démarche qui vous laissait tranquille, concentrée sur le travail. Aujourd'hui, il faudrait promouvoir son travail, le commenter avant même de l'avoir commencé! Alors qu'il sera toujours temps d'assumer la promotion au moment de la diffusion ou de la sortie du film, lorsqu'il faudra le faire exister, et probablement le défendre. C'est tellement rare, lorsqu'on tourne, d'être seulement dans le travail. C'est la chose qui a toujours compté pour moi et qui, pourtant, est la plus ardue à obtenir. Comme... la nourriture la plus simple! Vous avez remarqué? Qu'on aille dans des bouibouis, des cafés ou des grands restaurants, c'est impossible d'avoir simplement une assiette de légumes à la vapeur! (Rires.)

Il y a d'autres acteurs autour de vous, comme Jackie Berroyer et Denis Podalydès, mais quasiment toutes vos scènes sont avec des adolescents qui n'avaient jamais fait de cinéma.
I. A. Le plus important était de faire exister l'authenticité des relations entre ce prof et ces élèves. C'était capital pour la crédibilité du film, pour la justesse du ton. Eux, ils avaient répété pendant deux mois et savaient leur texte au rasoir. Moi, je ne les ai rencontrés que le premier jour du tournage et... ils m'ont tout de suite appelée "madame"! Parce que je me suis plantée devant eux comme une prof de français, pas comme une actrice. Je pense que la plupart ne savaient pas qui j'étais, peut-être que leurs parents savaient ou qu'ils avaient vu à la télé un de mes films... Finalement, c'était bien comme ça. On n'était que dans le travail . Je n'ai jamais essayé de me rapprocher d'eux autrement qu'à travers ce qu'on avait à faire ensemble. Je n'ai pas fait deux minutes de démagogie, pas même une! Pour moi, c'était essentiel. C'était la moindre des choses que je devais leur donner en retour de leur implication qui était totale et pas si évidente... Vous imaginez la somme de sentiments, de sensations, de complexité, enfouie, refoulée, qui était en jeu pour ces garçons et ces filles? Ils sont à la fois tellement sur la défensive et tellement tendres. En même temps, ils vous regardent droit dans les yeux, ils savent de quoi on parle, il faut, comme ils disent, que "ça parle réel". Il y a une scène où je leur dis : "Il n'y a que l'école qui puisse vous permettre de vous en sortir." Ils m'écoutaient, mais dans le genre : "Tu as intérêt à nous dire quelque chose qui sonne vrai! Tu as intérêt à ce que ça soit vrai, parce que nous, on ne va pas faire semblant de t'écouter si tu nous intéresses pas!" C'était très clair. Ils sont vraiment vibrants d'authenticité et de vérité. Ils avaient leur façon à eux de dire ensuite si ce que j'avais fait passer dans la scène les avait touchés, atteints, convaincus. Entre nous, il y avait ce qui compte le plus pour eux : le respect.
Vous êtes vous-même, on le sait, fille d'immigrés (son père était d'origine algérienne et sa mère d'origine allemande). Quelle différence essentielle voyez-vous entre votre adolescence dans la banlieue parisienne et la leur?
I. A. La violence. Il y a toujours eu un sentiment de mise à l'écart, mais sans cette ultraviolence qu'on voit aujourd'hui. Mes parents comme les autres immigrés de cette génération là -les parents ou les grands-parents de ces adolescents- avaient un désir d'intégration absolu. Mais comme, dans la majorité des cas, cette intégration est ambiguë, et comme ces ados ont le sentiment que leurs grands-parents et leurs parents ont été utilisés sans être payés en retour, ce désir d'intégration est devenu aujourd'hui plutôt un désir de désintégration qui peut entraîner un désir de désintégrer les autres et peut aussi finir, hélas, par une manière de se désintégrer soi-même.
Imaginiez-vous, lorsque vous étiez adolescente à Genevilliers, que, trente ans plus tard, on pourrait réclamer sans rire une "journée de la jupe", comme le fait votre personnage, pour protéger les jeunes filles des agressions de leurs copains de classe?
I. A. Certainement pas! Ça donne le sentiment d'assister à une sacrée régression! C'est dément. Malheureusement, c'est peut-être là qu'on mesure toutes les conséquences des situations postcoloniales et de cet échec d'intégration dont rêvaient ces parents-là. Aujourd'hui, les adolescents des banlieues ne savent pas toujours qui ils sont ni d'où ils viennent, ils sont à la recherche de leurs racines -racines qu'on se garde bien autour d'eux de valoriser... Tout naturellement, ils cherchent à les retrouver, à revenir aux sources, fût-ce d'une manière radicale. Quand je dis radicale, je veux dire qu'ils peuvent ressentir le besoin de revenir à des "sources" mal interprétées, comme celles du Coran, par exemple.
Vous avez enchaîné ce tournage avec une expérience originale qui est l'exact opposé de "La Journée de la jupe" : une séance photo "pharaonique" où devant l'objectif de Jean-Daniel Lorieux, vous avez jouez l'héroïne du célèbre roman de Mikhail Boulgakov, "Le Maître et Marguerite", passant ainsi du réalisme au fantastique...
I. A. C'est ce qui m'amuse. Être -ou ne pas être- une actrice polyvalente.... Explorer des territoires inconnus, singuliers, dehors, en soi... En fait, c'est une histoire folle née du désir d'un milliardaire russe, Eugene Yakovlev, qui ne vit que pour et par Le Maître et Marguerite. Toute sa vie, dit-il, appartient à ce roman, et ce roman appartient à sa vie. Il a eu envie d'en faire exister des images. Avec Jean-Daniel Lorieux, nous avons fait des interprétations de fragments du roman. C'est une démarche étrange, un peu décalée... La réalisation d'un tel projet, même coûteux, est comme une pirouette symbolique face au matérialisme ambiant. D'autant qu'il y avait une exigence esthétique très précise dont s'est emparé Jean-Daniel Lorieux. Il a su donner à ces images une vraie puissance romanesque.
Avez -vous trouvé dans cette expérience un vrai plaisir d'actrice, ou était-ce au contraire un peu frustrant que ce ne soit "que" pour une séance photo?
I. A. Non, ce n'était pas frustrant. Bien sûr, je me suis dit que c'était dommage qu'on n'en fasse pas un film, d'autant qu'il y avait là de gros moyens de production. En fait, c'était comme retrouver le plaisir du jeu à l'état pur. Le jeu sans enjeux . En plus, c'est un roman qui a des liens avec le cinéma muet, avec le cinéma expressionniste. Je l'ai pris et joué comme tel. Ça m'a rappelé certains moments avec Werner Herzog sur Nosferatu. Et j'ai pensé aussi à Lillian Gish, que Truffaut m'avait fait connaître et aimer. C'est elle d'ailleurs qui, à New York, m'avait remis, avant ma nomination pour l'Oscar, le prix de la meilleure actrice décerné par la critique pour Adèle H. Ces photos autour du Maître et de Marguerite, c'était la possibilité d'être un peu Lillian Gish...
Icône, star, actrice... Comment aimeriez-vous qu'on vous voie aujourd'hui?
I. A. Comme celle que je suis. Telle qu'on me connaît. Ça pourrait se traduire par : "On sait ce qu'elle sait faire." Ça, au moins, on ne peut pas me l'enlever. Parfois, je me demande si la profession française ne me voit pas, elle, comme n'aimant qu'un certain type de rôles. La prise de risque est un de mes facteurs moteurs. J'entends souvent : "On aurait aimé vous proposer ce rôle, mais on savait que ça ne vous intéresserait pas... -Ah bon, vous saviez? Qui vous l'a dit, ça?" Ça me rend toujours un peu désarmée. D'autant que je n'interviens guère pour donner l'idée que je pourrais être l'actrice de leur projet. Ça me paraît toujours un peu déplacé, mais mon puritanisme n'est pas obligatoirement très productif ! (Rires.)

Un jour, au Festival de Berlin, un journaliste a demandé à Catherine Deneuve si elle avait peur du temps qui passe, et elle a répondu : "Non, je n'ai pas peur du temps qui passe, j'ai peur du temps qui manque." Et vous?
I. A. Le temps, je ne le vois pas passer! Si je le voyais passer, j'aurais thésaurisé avec rigueur, je me serais dit : "Cette sublime opportunité, il faut que je la saisisse maintenant, car dans cinq ou dix ans, ce ne sera peut être plus possible." Si j'avais conscience que le temps passe, j'aurais fait tout un travail de calcul et de spéculation, je serais devenue une super-banquière! Or, pour moi, il y a là une vraie antinomie. On ne peut pas à la fois être artiste, c'est-à-dire avoir réellement, authentiquement quelque chose à apporter aux autres qui vienne de son être le plus profond, le plus véritable, et tenir compte de ce qu'est le temps. Le temps étant de l'argent, de l'efficacité, du rendement, c'est absolument impossible. Je suis très cigale, et la vie -si on met "la vie" en face du cinéma- a toujours pris le dessus. Je me suis toujours fait rattraper, et même parfois écraser, par la vie, et comme j'ai toujours été -un peu malgré moi, j'aurais préféré m'épargner ce rôle-là!- le pilier, le patriarche de la famille, j'ai toujours été là à répondre présente pour les autres au lieu de m'occuper de mon nombril! A certains moments, ça me fait rager, mais je suis faite comme ça, l'attachement à la parole donnée et à la famille chevillé au corps! Et j'en passe! C'est terrible à quel point je suis casanière! Qu'est-ce qu'il faut m'aimer pour arriver à me faire sortir de mon cocon -qui n'est pas toujours très confortable, d'ailleurs... Donc, le temps qui passe, non, il ne me fait pas plus peur que ça. Ce qui m'agacerait, en revanche, si on s'en tient au cinéma, c'est-à-dire à la dépendance, à l'énergie, et aux sacrifices que demande ce métier, cette situation d'être actrice et star -les gens qui ne sont pas rattachés à cet univers ne peuvent pas comprendre à quel point c'est un milieu ingrat, dans tous les sens du terme, un statut aberrant, un métier de ouf!-, donc, ce qui m'agacerait vraiment, c'est d'arriver au moment fatidique où je me dirais : " Bon, maintenant, ça suffit comme ça, ras le bol!" sans avoir le sentiment que mon parcours ressemble au rêve que j'en avais quand j'ai commencé. Je ne pourrai arrêter que le jour où je me dirai : "Bon, eh bien, il y a quelques films mémorables... Joli travail! Bien vu, ma fille! Tout ça avait un sens finalement." (Rires.)
Comment pensez-vous que la jeune Agnès que vous étiez dans "L'École des femmes" verrait la star que vous êtes devenue?
I. A. Vous avez de ces questions ,vous! (Rires) Là, tout de suite, je pense qu'elle se dirait : "Elle a fait quelques films qui sont vraiment bien, mais pourquoi, elle n'a fait que ceux là?" Voilà ce que je me dirais, et c'est ce que je me dis d'ailleurs tout simplement. Même si je sais que c'est en grande partie de mon fait, je n'aimerais pas me dire un jour que je ne me suis pas donné la place, le temps, l'énergie, la confiance, la détermination, l'ambition, etc., pour réussir ça. Mais c'est vrai que j'ai quelque chose en moi qui n'est pas fait pour ce métier. Autant je suis faite pour ce métier quand je joue, et là je suis une bosseuse hors pair, autant je ne suis pas faite pour l'aspect "greedy" de ce métier, un métier où il faut en vouloir sans cesse, et de nos jours plus que jamais. Cette dureté, c'est épuisant. D'autant que, si j'admire les stratèges, je ne le suis pas moi-même. Je n'ai absolument aucun jugement moral sur les filles de Terminator qui savent faire carrière avec des armes de cour -la stratégie, la manigance et la manipulation-, mais je dois dire qu'à Versailles, moi, j'aurais vite été empoisonnée, j'aurais vite disparu! (Rires.) Finalement, je suis trop normale, je suis à la fois une mystique et une vraie normale! On en parlait l'autre jour avec Yamina (Benguigui, réalisatrice d'Inch Allah dimanche, qui est son amie et avec laquelle elle a un projet de film sur une ministre d'origine maghrébine : Le paradis, c'est complet, ndlr). On parlait de nos inhibitions, de ces chassés-croisés-ratés qui pouvaient être associés à certaines racines culturelles.

C'est-à-dire?
I. A. Comme si, face à certaines situations, on ne se donnait pas l'autorisation d'y aller . A moins d'être dans un état d'extrême urgence ou si c'est une question -façon de parler, bien sûr- de vie ou de mort. Mais pas chaque jour au quotidien, mais pas comme d'autres prennent ce qu'ils veulent prendre parce qu'ils estiment que, s'ils le veulent, ils le peuvent."Yes, we can! "Avec Yamina, on se disait que, pour nous, le "Yes, I can" avait parfois manqué à l'appel. Comme le signe d'une difficulté de croire en soi. L'écho, sans doute, de la voix d'un père algérien, avec tout son poids primitif. De l'extérieur, pour elle, la battante engagée, comme pour moi, ça peut paraître fou, de parler de difficulté de croire en soi, et pourtant... Ce qui est dangereux, dans ces moments-là, c'est de se replier sur soi, parce que, alors, on n'a plus d'autre retour que ses propres doutes. Heureusement, ce qui me ramène parfois à ce que Spinoza appelait sa propre puissance, c'est lorsque des gens me disent : "Mais vous ne vous rendez pas compte de ce que vous avez fait, de ce que vous faites!", quand ils me restituent quelque chose de mon travail, qu'ils lui redonnent une valeur magnifique... Pour que je sois absolument enchantée de tout aujourd'hui en tant qu'actrice, il aurait fallu que Truffaut reste en vie, qu'il me fasse tourner et qu'il continue à être comme il était avec moi et à me pousser à être filmée tous les jours, "même le dimanche"! Je pense que, m'ayant offert le film qui est devenu mon plus grand ami dans ma carrière, L'histoire d'Adèle H., je l'aurais écouté... Un dernier point pour en finir avec cette histoire de temps qui passe. Ce qui est dérangeant, ce n'est pas qu'il passe, c'est cet a priori des gens en ce qui me concerne les femmes, par rapport à la beauté, à la séduction, à l'apparence physique... Si on veut les atteindre, les blesser, les affaiblir, on s'attaque à ça. Toujours.
Diriez-vous, pour finir, que vous êtes davantage une femme à regrets qu'une femme à remords?
I. A. Ça me met la tête à l'envers, ce genre d'interrogation! (Rires.) Est-ce qu'il vaut mieux avoir des regrets, ou des remords? Je ne sais pas... Ce que je sais, c'est que j'ai toujours été tenaillée par le penchant rebelle de n'obéir, non pas à rien, parce que j'obéis à la loi civique, citoyenne, mais en tout cas pas à tout ce qui m'ennuie, m'abuse ou m'étouffe. Enfant, j'avais un caractère frondeur et rebelle. J'ai dit récemment que j'avais le sentiment d'être une herbe folle dans un jardin à la française... Disons, pour répondre à votre question, que je passe du regret au remords, et du remords au regret avec, je l'espère, au moins la grâce des indécises..."

Propos recueillis par Jean-Pierre Lavoignat
Photos de Xavier Lambours
Palace Costes - Décembre 2008