Critique de La Journée de la Jupe

9 février 2009

Le Blog Isabelle Adjani donne son avis sur La Journée de la jupe.




Sonia Bergerac est professeur de français dans un collège de banlieue parisienne dit « difficile ».
Cette femme est fatiguée, à bout de nerf, au bord de la dépression nerveuse. Son mari l’a quittée, ses élèves lui mènent la vie dure et pour couronner le tout la direction du collège ne l’écoute pas ou plutôt ne veut pas entendre. Celle qui voudrait tant exercer convenablement ce métier qu’elle aime est incomprise. Mais Sonia Bergerac a ce qu’on appelle la vocation. Donc elle s’acharne, essaye de tenir bon.
Ce matin-là, son cours commence en retard. Les élèves, plus que dissipés, ne semblent pas disposés à suivre la leçon de Sonia, ni celle de quiconque d’ailleurs. Alors Molière… S’ensuit une altercation entre Mouss, le caïd de la classe, et son acolyte Sébastien avec la découverte impromptue d’une arme à feu. Sonia s’en empare. A partir de ce moment, réalisant qu’elle possède le moyen de récupérer son autorité mais aussi et surtout sa dignité, elle décide de s’en servir. Le cours va enfin pouvoir commencer, mais il se déroulera dans la violence, la révolte et le sang. Nous assisterons dès lors, impuissants, à ce huis clos poignant.
Disons-le tout de suite ce film est un choc, une révélation, une pépite comme dirait M. Attali. Et pourtant, ce n’était pas gagné.
Je me souviens quand, il y a quelques mois, nous apprenions l’existence de ce projet. Figaro venait d’être diffusé me laissant comme un goût amer dans la bouche. C’était ça le retour tant attendu ? Probablement un coup d’essai, pensais-je pour me réconforter. Fort heureusement, de toute évidence Isabelle Adjani allait retrouver le chemin des studios. Un espoir naissait. Pourtant, la bonne nouvelle me laissa dubitatif. Il ne s’agissait pas d’un film mais de nouveau d’un téléfilm avec la connotation péjorative, injustifiée certes, qui colle à ce format. L’annonce du diffuseur ARTE, chaîne culturelle plutôt confidentielle et cataloguée intello, ne me rassura guère. Et puis, je n’arrivais pas à retenir le nom du scénariste/réalisateur, Jean-Luc… Lilenfield, dont le film « Quatre Garçons Pleins d’Avenir », bien que plaisant, ne m’avait pas laissé un souvenir impérissable. Pour compléter mes craintes, je ne me faisais pas du tout au titre : « La Journée de la Jupe »! Que cela voulait-il signifier ? Mais où voulaient-ils en venir ? Je ne le trouvais vraiment pas terrible. Les mois passèrent. Le tournage se déroula en toute discrétion, en décors naturels, sans star à part le rôle principal. Une production bien loin des machines de guerre hollywoodiennes. Quand quelques bribes d’informations commencèrent à filtrer, on apprit que Jean-Paul Lilienfeld, son patronyme me devenait plus familier, ambitionnait à l’origine de monter son projet pour le cinéma mais que, faute de producteur, seule la télévision osa se lancer dans l’aventure. ARTE, réputée pour son audace, avait sans doute flairé un sujet intéressant mais jugé trop risqué par des producteurs raisonnant aujourd’hui comme des financiers. Cela attira m’a curiosité et relança mon intérêt. Le titre quant à lui, au fur et à mesure des semaines qui s'écoulaient, commençait à prendre tout son sens.
Le tournage s’acheva comme il débuta, dans la plus totale discrétion. Arriva la sélection inattendue au Festival de la Fiction TV de La Rochelle. A cette occasion, Isabelle Adjani accorda la première interview au journal Sud Ouest, article accompagné de photos qui nous révélaient une héroïne aux antipodes de l'image glamour de la Star. Au terme de la projection en avant-première, le public réserva une standing ovation à l'équipe présente. Isabelle Adjani, clouée au lit par un vilain rhume, s'exprima en duplex. Des échos très positifs jaillirent de cet événement. Le buzz, tant apprécié par M. Lilienfeld et Mlle Adjani, se mettait en marche. Si bien que l’attente s’installa. Une question me tarauda dès lors quasi quotidiennement : mais quand ARTE programmera-t-elle ce téléfilm ? Et quand verrons-nous les premières images ? Au fil des mois, je dus me contenter d’informations distillées au compte-gouttes. Un dossier de presse par ci, deux ou trois photos par là, quelques mots d’Isabelle Adjani dans des magazines. Et en ce début d’année, trois dates finirent par tomber. La première pour la présentation du film à la Berlinale, la seconde pour la diffusion sur Arte et la troisième pour la sortie au cinéma. Je n’osais y croire, la Jupe, comme beaucoup l’appelaient affectueusement désormais, allait bénéficier d’une distribution en salles seulement cinq jours après son passage à la télévision. Inespéré. Le projet originel du réalisateur se concrétisait. Ce film, qui avait eu tant de mal à se monter, même sur le nom d’Isabelle Adjani, ne se contentera pas en fin de compte du petit écran. Et il le mérite.
Comment ne pas être touché par cette histoire de femme fragile confrontée à la dure réalité d’un système corrompu. Par ces gamins qui, se sentant exclus et ne croyant pas en leur avenir dans cette communauté qui ne semble pas la leur, répondent à la violence par la violence quitte à la provoquer plutôt que de la subir. La Journée de la Jupe ne nous ménage pas, loin de là ; c’est ce qui fait sa force. Ce film traite d’un fait de société terrible et nous met face à une situation des plus dramatiques : la détresse d’une certaine jeunesse française. Cette génération qui est aussi l’avenir de notre pays. A méditer.
La réalisation est efficace, rigoureuse, vive. De nombreuses scènes filmées caméra à l’épaule retranscrivent parfaitement le sentiment d’urgence et de danger lié à la prise d’otages et aux menaces de Sonia. Quant aux comédiens, ils sont remarquables. Que dire des prestations de Jackie Berroyer, excellent principal dépassé par les circonstances, de Denis Podalydès en négociateur perturbé par une relation personnelle douloureuse, des rôles de l’amie de Sonia et des élèves, tous parfaits.
Je terminerai brièvement avec Sonia Bergerac/Isabelle Adjani, car vous risqueriez de me soupçonner de partialité et de non objectivité si je m’étendais trop sur sa performance. Car il s’agit bien là de performance, de celle que j’attendais depuis Camille Claudel au moins. La prof de français habite totalement la comédienne, Sonia c’est elle, personne d’autre. On voit qu’elle a tout donné pour son personnage, qu’il n’y a aucune tricherie dans son jeu. Elle apparaît naturelle, vraie, à l’instar de son interprétation de Marie-Stuart. Ce total engagement dans son rôle lui permet d’exploiter à la perfection toutes les facettes de son immense talent. Isabelle Adjani comme on ne l’a jamais vue dans un rôle contemporain. Il était temps. Je m’arrête là car de toute façon je finirais par être à cours de superlatifs.
Ce film, je l’avoue sans honte, m’a tiré les larmes, et je n’étais pas le seul dans la salle. L’émotion s’est installée dès la scène d'ouverture qui, baignée d'une lumière inoubliable, nous plonge immédiatement au cœur du drame mais chut, je ne vous en dirai pas plus. Cette émotion ne m’a plus quitté pendant les 1 heure 28 minutes que dure La Journée de la Jupe. On ne sort pas indemne d’un tel film, on le prend en plein visage. Ça fait mal mais qu’est ce que c’est bon quand c’est aussi beau.
Je terminerai en remerciant ceux qui osèrent parier sur ce projet. Sans eux, il n'aurait peut-être pas vu le jour : Arte France, Mascaret Films, Rezo Films et surtout Jean-Paul Lilienfeld et Isabelle Adjani, impliquée dès la lecture du scénario. Vous nous offrez là un grand moment de cinéma.