Entretien pour L'Express

5 février 2009

Dans le cadre de la sortie de son prochain film, La Journée de la jupe, Isabelle Adjani a accordé un entretien à l'hebdomadaire L'Express. Les thèmes abordés sont ici aux antipodes de ceux lus dernièrement. Il n'est en effet cette fois nullement question de mode et de beauté mais de sujets plus sérieux comme l'engagement et l'implication des artistes dans des causes. On remarquera au passage qu'Isabelle Adjani esquive sa réponse quant à la question sur le projet de film avec Yamina Benguigui.

Les yeux, surtout, sont inoubliables. Un regard céruléen qui vous épingle bien droit, mais en douceur. Isabelle Adjani est de retour. Ce n'est pas la première fois. Seulement cette fois, c'est pour de bon. Le 6 février, la comédienne quatre fois césarisée présente au Festival de Berlin un film choc et inattendu, tourné pour la télévision - le 20 mars 2009 sur Arte, le 25 mars en salles. Dans La Journée de la jupe, elle incarne une enseignante au bout du rouleau qui prend sa classe de ZEP en otage. Des vérités sont dites, dérangeantes, bouleversantes. Un rôle taillé sur mesure par le scénariste et réalisateur, Jean-Paul Lilienfeld. Loin du glamour des pages de magazine, on y retrouve
Adjani telle qu'en elle-même : une actrice incomparable, intense et généreuse. Qui, à la ville, aime la précision, les phrases bien faites, les mots justes. Qui éteint son téléphone portable pour se raconter en toute simplicité.

Dans La Journée de la jupe, vous incarnez Sonia Bergerac, une enseignante sous pression qui pète les plombs lorsqu'elle découvre un pistolet dans le sac d'un élève. Qu'est-ce qui vous a convaincue d'incarner ce personnage?
J'ai accepté ce rôle en toute conscience, mais sans forcément réfléchir à mon intérêt en tant qu'actrice à dire oui, ou aux controverses que le sujet susciterait. J'ai seulement vu un rôle d'une grande force, une thématique à faire exister, des questions à rendre plus qu'audibles et intelligibles, transperçantes. Le film est une espèce de bilan d'urgence, de coup de poing dans la gueule. Comme vous voulez. Il n'y a aucune diplomatie sociétale dans le traitement du sujet. C'est tout sauf consensuel et angélique. On y voit une femme fracassée dans son intégrité, dans son statut de professeur. Cela ressemble sûrement à quelques-uns des faits divers dont on parle ces derniers temps, où des profs sont agressés par leurs élèves en plein cours.

Jean-Paul Lilienfeld a surmonté bien des obstacles avant de parvenir à monter son projet avec Arte...
Au début, aucune société de production n'en voulait pour le cinéma. Jean-Paul, avec la naïveté du réalisateur qui croit en son histoire, n'en revenait pas. Et moi non plus ! J'ai fait lire le script de mon côté, mais les portes restaient fermées. Dans ces cas-là, personne ne donne les vraies raisons de son refus, bien sûr. Car, au fond, il y a un malaise à faire un film où un Noir insulte un Arabe. Le malaise de toucher à « ça ». Moi, je me suis demandé : « Mais comment cela se fait-il? Quel est ce malaise exactement? Pourquoi moi, j'y vois un intérêt aussi évident alors que tout le monde se barre? »

Justement, qu'est-ce qui vous a touchée si profondément dans cette histoire?
Je suis très sensible à tout ce qui est de l'ordre de l'irréconciliable. A tout ce qui peut résulter des erreurs de décision dans les errances de l'Histoire. Par exemple, La Journée de la jupe est aussi un film sur les conséquences de la fin de la colonisation, puis de la ghettoïsation. J'avais éprouvé cela en voyant Collision, de Paul Haggis. La fatalité qui colle à ces communautés ethniques entrecroisées à Los Angeles m'avait bouleversée. J'en ai trouvé un écho dans La Journée de la jupe. On est dans un dialogue de sourds. J'ai eu envie de donner mon corps et ma voix à ces questions que pose le film.

Par exemple?
Y a-t-il vraiment un sens à faire un cours sur Molière à ces gosses? On parle des conséquences de l'ignorance, mais cette ignorance commence par celle de la culture de l'autre, à laquelle on s'oppose parce qu'on ne la comprend pas. Parce qu'on s'en fout. Bien sûr, le film est une fiction, une histoire de jeunes de banlieue à l'école, qui réunit des parcours individuels et des histoires familiales diverses. Mais c'est un reflet de la dislocation du dialogue. On se trouve dans un blocage extraordinaire, en forme d'impasse sociale.

Ironie du sort, le film bénéficie maintenant d'un bouche-à-oreille extraordinaire.
C'est inespéré et très satisfaisant. Cela montre que le sujet a franchi une certaine ligne de réserve. Comme si un non-dit s'effritait, comme si une espèce d'os social commençait à se fracturer. Dans La Journée de la jupe est posée la question de la politique de la ville et de l'éducation. Pourquoi cette politique est-elle si contre-productive dans les banlieues ? Le succès du documentaire de mon amie Yamina Benguigui sur la Seine-Saint-Denis (9/3, Mémoire d'un territoire) me laisse penser qu'il se passe enfin quelque chose. Qu'il y a l'envie de comprendre les sources du malaise, de faire l'inventaire, l'analyse et l'autopsie de la situation critique dans laquelle on se trouve.

Comment décririez-vous cette situation, vous qui êtes aussi une enfant d'immigrés?
Les personnages du film sont issus de la deuxième, voire de la troisième génération. Ils sont les petits-enfants de ceux qui n'ont rien revendiqué, qui ont cherché à s'intégrer sans dire un mot, qui n'étaient pas candidats aux études parce que l'insertion n'avait aucun sens dans les années 1960-1970. Ils étaient là simplement pour devenir français. Avec de la peur, mais sans reproche. Ces enfants sont les héritiers d'un passé refoulé. Pour eux, il ne s'agit plus de quitter ses origines. Ils me semblent très isolés, même à l'intérieur du cercle familial. Alors ils se révoltent, y compris contre ceux qui sont arrivés avant eux et qui ont travaillé pour la République. Ils se révoltent contre cette uniformisation, payée au prix de l'effacement de leurs parents et de l'oubli de leurs grands-parents.

Quelle est la position de votre personnage?
A ces enfants, Sonia essaie de dire : « L'école ne vous apportera peut-être rien, mais elle est votre seule chance. Sans la connaissance, vous êtes foutus. » Mais elle est sans complaisance, elle ne fait valoir aucune des difficultés qui pourraient excuser l'attitude agressive de ses élèves.

Et votre position à vous?
Comme Sonia, qui a peut-être lu Finkielkraut et Onfray sur la question, je ne pense pas que les enfants puissent s'autoconstruire. Je crois - ce qui peut sembler conservateur ou vieux jeu - que la connaissance doit imposer une attitude de respect et d'humilité pour soi et pour les autres. Je le dis en tant qu'autodidacte, amoureuse de la littérature et de la culture générale. Pour mon père, l'école était une obsession. Lui rêvait d'être médecin. Mais il s'est retrouvé dans la rue à 14 ans. Son plus grand rêve était que ses enfants fassent des études.

Un rêve auquel vous avez souscrit?
Etudier, m'occuper des autres et devenir la plus savante possible : à part être actrice, rien d'autre ne m'intéressait. J'ai passé des heures à regarder les terrains vagues par les fenêtres de mon HLM, à Gennevilliers. Et je me répétais : « Il n'est pas question que je reste là. » Je ne sortais pas de chez moi, sauf pour aller au lycée. Mais je n'ai pas grandi à l'écart des problèmes : mon frère était immergé dans cette errance de banlieue, d'école ratée, de délinquance.
Voyez-vous votre implication dans ce film comme une forme d'engagement politique?
Forcément. C'est ma façon de transmettre les choses. Je ne pourrais pas militer sur le long cours. Je suis faite pour le sprint, pas pour la course de fond : je peux réagir lors d'interventions très circonstanciées.

En 2007, vous avez participé au meeting contre l'utilisation des tests ADN. Vous avez signé la pétition contre la politique de Brice Hortefeux. Vous n'hésitez pas à faire entendre votre voix lorsque vous l'estimez nécessaire.
Cela me coûte parfois, parce que je n'aime pas prendre la parole en m'appropriant l'appel à l'aide des gens. Je voudrais m'appuyer sur mes années à Sciences po, mais je ne peux pas, parce qu'elles n'existent pas! Alors c'est sur mon humanité que je m'appuie, et, finalement, les mots viennent. J'admire les actrices militantes, françaises ou américaines, et leur énergie humanitaire : Carole Bouquet, Agnès Jaoui, Emmanuelle Béart, parmi d'autres. Le temps n'est pas si loin où les actrices n'étaient pas censées donner leur opinion. C'était même assez mal vu. Quand j'ai commencé à parler de mes origines, de mon père algérien et que j'ai pris des positions antilepénistes, je me suis fait remettre à ma place.

Et maintenant?
On est tombés dans l'extrême inverse : les artistes forment désormais une sorte de communauté d'intervenants incontournables. Moi, je détesterais être une actrice à qui l'on s'adresse par réflexe sur tous les sujets d'actualité, brûlants ou tièdes.

Pourquoi?
Je n'aime pas trop l'amateurisme. On ne peut pas prendre la parole à tort et à travers et signer toutes les pétitions. Tout est responsabilisant.

C'est un peu paradoxal, non?
Je m'inquiète seulement que les acteurs soient à ce point devenus les porte-parole contre les violations de la démocratie et les ambassadeurs des droits de l'homme. N'est-ce pas aux intellectuels, aux philosophes ou aux professeurs d'université d'occuper cette place? BHL est un de ceux qui le font. Aujourd'hui, ce sont les acteurs qui sont reçus à l'Elysée, plus souvent que ceux dont la voix porte, parmi ceux qui pensent et qui savent. Pourquoi les médias accordent-ils plus d'attention aux intellectuels quand les artistes sont là pour servir de faire-valoir? Si Foucault ou Aron étaient encore vivants, les entendrait-on?

Vous cultivez une certaine rareté. Pourquoi?
Mon fils me fait rire quand il me dit que je me trompe tout le temps. Quand Alain Chabat m'a proposé de jouer Cléopâtre dans son Astérix, par exemple, j'ai refusé car j'ai préféré le théâtre. Dans ma carrière, je suis passée à côté de gros succès au box-office. C'est ma vie. Mon destin. Ma famille a toujours été, même malgré moi, ma priorité absolue.

Pourquoi ne pas chercher à tout concilier?
Faire vivre un film, de sa préparation à sa promotion, c'est un travail à plein-temps qui dure plus d'un an, qui oblige à voyager, parfois très loin. Ces actrices qui prétendent pouvoir tout concilier, leur carrière, leurs enfants, elles mentent, non? Rassurez-moi. Pour tourner sans interruption, il faut n'avoir aucune attache. Ou bien une existence pleine de problèmes!

Vous n'avez donc pas croisé de projets suffisamment motivants?
C'est vrai, je ne me suis pas donné assez de peine pour m'adresser aux cinéastes qui m'intéressent. Je ne pense pas non plus que j'avais vraiment ma place dans la production française actuelle. Je ne me souviens pas m'être dit : « Ce film-là, j'aurais aimé le faire. Pourquoi ne me l'a-t-on pas proposé? »

Il y a bien des films qui vous ont emballée ces derniers temps?
Bien sûr! Les films de Paul Thomas Anderson (There Will Be Blood) ou de James Gray (Two Lovers), par exemple. Dernièrement, j'ai adoré Slumdog Millionaire (de Danny Boyle), et Louise-Michel (de Gustave Kervern et Benoît Delépine). Je ne savais pas du tout ce que j'allais voir, je pensais qu'il s'agissait d'un film sur la Louise Michel, figure historique de la Commune! J'aime les gens qui ont un petit monde, un univers à eux.

Vous avez plusieurs projets en chantier, dont un long-métrage avec Yamina Benguigui...
J'en suis arrivée à penser qu'il fallait me bouger. Que je prenne des options sur les droits des livres pour développer des films. Comme cela s'est passé avec Bruno Nuytten pour Camille Claudel. Mon problème, c'est que je suis très scrupuleuse. Si je ne suis pas persuadée d'être la meilleure chance ou la meilleure valeur marchande ou artistique d'un sujet, qu'il est dans de meilleures mains avec moi et moi seule, je préfère qu'il soit proposé à d'autres actrices. A force, j'en deviens trop modeste et je laisse passer mon tour.

Vous n'êtes pas satisfaite de ce que vous avez accompli dans votre carrière?
Non. Cela viendra peut-être. Ou pas. Je suis un peu comme les gens qui ne savent pas remercier quand on leur fait un compliment. Je ne suis pas ma première fan.

Propos recueillis par Marion Festraëts - L'EXPRESS du 05/02/2009