La soirée de la jupe de Loquita

15 février 2009

Loquita, connue sur ce blog pour ses commentaires fort appréciés, nous donne aujourd'hui sa critique de La Journée de la jupe qu'elle a pu découvrir en avant-première.


Ça y est, c’est incroyable, d’ailleurs j’y crois encore à peine moi-même mais ça y est, je l’ai vu ! Ma chance, je la dois à ce blog : une bonne âme y a appris que je n’allais pas pouvoir découvrir «La Journée de la jupe» lors de sa diffusion le 20 mars sur Arte, alors jeudi dernier j’ai reçu, au débotté, une invitation à le découvrir le soir même à l’occasion d’une avant-première, sur un écran de cinéma… Le rêve, quoi ! Ce jour- là, j’ai travaillé comme j’ai pu, dur dur de se concentrer, et à 20h00, je me suis retrouvée dans une salle obscure, en compagnie d’une trentaine de personnes, pas plus, le cœur battant… J'allais LA voir. 6 ans qu’on ne L’a pas vue sur grand écran… Et dans ce film-là en plus, ce film qui fait déjà couler tant d’encre ! ». Je me disais, à moi-même, une chose du genre : « Pince-moi ! Pince-moi car je n’y crois pas ! ».
Où ai-je lu que dès les premières secondes, nous sommes happés, transportés au cœur de l’histoire ? Juste avant que le film commence, je me rappelle m’être demandée : « mais comment un film peut-il nous happer dès les premières secondes ? Il ne faut pas exagérer quand même, c’est impossible, il faut bien installer la situation, présenter les personnages… » Et puis le film a commencé et dès les premières secondes, j’ai été bouleversée. Rassurez-vous je ne vous les raconterai pas parce qu’il est important que vous les découvriez par vous-mêmes, mais voilà, c’est vrai, c’est une prouesse en même temps qu’une idée de génie, d’un point de vue scénaristique : en quelques instants, le spectateur est à la fois projeté au cœur d’une situation extrême et amené à se faire une idée qui sera contredite bien plus tard par la grâce d’un scénario « en béton », comme on dit. Un scénario très bien ficelé et au service d’une noble cause…
Car enfin, regarder sa jeunesse en face dans une époque qui la malmène, n’est-ce pas rendre service à la communauté humaine que nous formons, bon gré mal gré ? Tourner le dos au discours « politiquement correct » tellement paralysant, mettre les pieds dans le plat et les mains dans le cambouis, n’est-ce pas courageux et une telle démarche ne mérite-t-elle pas l’attention ? Voilà un film où sont abordés de front des sujets qui dérangent parce qu’on a peur, rien qu’en décrivant ce qui se passe, de passer pour intolérant, raciste, rétrograde, j’en passe et des pires. D’ailleurs, c’est ce qui arrive au personnage joué par Isabelle Adjani, Sonia Bergerac : elle croit en certaines valeurs (la laïcité, l’éducation par les lettres classiques, puisque c’est son domaine en tant que prof de français, l’effort, le goût de progresser, de s’élever) et elle ne transige pas, contrairement à la plupart de ses collègues. Or, elle paie très cher cette intégrité.
A l’exposé d’un sujet aussi « lourd », chacun est en droit de craindre un pensum, un film à thèse avec son lot de caricature et d’ennui… Or, Jean-Paul Lilienfeld l’a écrit dans sa note d’intention : ce film est d’abord un spectacle, that’s entertainment, il s’agit de nous faire ressentir des émotions, pas seulement de nous faire réfléchir… Oui oui, les deux mon général, c’est possible, pas seulement dans le cinéma américain mais pour une fois aussi chez ces sempiternels cartésiens de Français… J’adore la notion de série B évoquée récemment par Pierre Delorme dans son percutant « Adjani’s got a gun ! », parce qu’il vaut mieux être tout en haut de la liste des séries B que tout en bas de la liste des séries A, et tout en haut, « La Journée de la Jupe » l’est, assurément !
Le côté série B, ce sont quelques répliques où apparaissent les ficelles du scénario, quelques situations un peu caricaturales, d’accord… Mais à côté de ces rares défauts, que de morceaux de bravoure, que de moments d’anthologie ! Je ne me permettrai pas de les citer, pour ne pas déflorer les mille et unes pépites que contient ce film à ceux qui ont devant eux le bonheur de le découvrir ; mais je peux exprimer la jubilation que c’est, quand on est une fille, d’entendre dans la bouche d’Adjani des phrases dignes de celles des femmes qui se sont battues, dans les années 1960 et 1970, pour notre émancipation… Le malheur que c’est de devoir les dire à nouveau, ces phrases, parce qu’elles ne sont plus incontestées, elles ne sont plus l’évidence qu’elles n’auraient jamais dû cesser d’être ; mais le bonheur que c’est de les entendre portées par Adjani la Magnifique.
J’aime bien l’article de Pierre Delorme, sauf quand il parle de cabotinage à propos du jeu d’Adjani : rectification, signore, permettez ! Elle ne joue pas une femme au bord de la crise de nerfs, mais une femme en plein dedans ! Il faut être dans un état gravement avancé de pétage de plombs pour prendre sa classe en otage, c’est ne plus maîtriser la situation que d’en arriver là ! Or, pour une femme totalement dépassée par les événements, Adjani est remarquablement mesurée, le volume sonore de ses interventions est très majoritairement en dessous de l’idée qu’on se fait d’une femme en déroute… C’est comme d’habitude, si j’ose dire, et pourtant l’on ne devrait pas s’y habituer tellement c’est rare, à ce degré-là : elle est juste. Vous le voyez dans la bande annonce, comment elle prononce Molière dans « quel était le vrai nom de Molière ? ». Toute la rage de Sonia Bergerac, accumulée depuis tant d’années, contenue dans une intonation, c’est du grand art !
Et puis ce rôle lui va comme un gant. C’est bien simple : on dirait qu’il a été écrit pour elle ! Si je m’étais vue affirmant cela, avant de voir le film, je me serais dit : « t’as pété un câble, toi aussi, ou quoi ? Adjani en prof dans un lycée de ZEP, quoi de plus improbable ? » Mais si, je vous jure, sans tout vous dire, cela commence à affleurer dans les interviews du « Soir » belge et de « L’Express » : Adjani qui, comme l’écrivait naguère Philippe Sollers : « mieux qu’aucune Française, a pris de l’intérieur le français », Adjani qui est entrée comme une fleur à la Comédie Française, Adjani en… prof de français et de théâtre ? Eh bien oui, pourquoi ne pas y avoir pensé plus tôt ? Adjani qui ne s’est jamais laissée réduire à sa part « beur », tout en la revendiquant, Adjani qui frappait du poing sur la table, au moment historique où elle était venue mettre fin à la rumeur, en martelant : « Je ne laisserai personne me dicter ma conduite », Adjani en avocate des valeurs fondatrices de notre très fragile démocratie qui ne cède pas d’un pouce, qui ne compromet pas ses principes ? Eh bien oui, cela frappe d’évidence : ce rôle était fait pour elle ! Comme il est beau et émouvant de la voir rencontrer un personnage aussi fort et savoir encore l’enrichir en lui apportant sa propre démesure… Grand bonheur, vraiment, grande date !
Face à elle, Jackie Berroyer est épatant en principal bégayant qui fait ce qu’il peut dans un système vicié de l’intérieur, corrompu par toutes ces années où la société toute entière a fermé les yeux sur un abcès grossissant tout droit issu de la colonisation ; Denis Podalydès est admirable en « Négociateur » sur le fil du rasoir, avec sa propre part d’humanité souffrante… Yann Colette, mais aussi la meilleure amie, la ministre, chacun est totalement crédible… Jusqu’aux jeunes acteurs, bien sûr ! Rendra-t-on assez hommage à leur talent ? De l’insupportable caïd Mouss à la déchirante Nawel, de Mehmet le terrifié à Farida la taiseuse, ils sont tous criants de vérité, ils ont forcément donné de leur âme et de leur vécu pour insuffler tant d’évidence à leurs personnages.
Il me tarde maintenant… de le revoir ! Tant de vérités aussi essentielles que dérangeantes passent dans certains dialogues que je rêve de les voir publiés. Forcément, la droite adorera voir dans ce film un appel au retour de la règle en fer et du martinet, la gauche bobo qui n’aime rien tant que se voiler la face tapera dessus en traitant les situations décrites de clichés. N’empêche, ce matin, au téléphone, mon père, mon père oui, me racontait qu’il y a deux jours un homme d’une cinquantaine d’années visiblement sous pression lui a demandé le chemin du collège, mon père le lui a indiqué avant d’apprendre, le lendemain dans le journal régional, qu’un des professeurs de ce lycée s’était fait tabasser par un élève et que le père dudit élève était venu dans la journée. Mon père avait l’impression d’avoir indiqué le chemin au père de l’élève…

Loquita