Education, carrière et projets

18 mars 2009

De l'entretien accordé par Isabelle Adjani à Vosges Matin résulte non pas un mais deux articles traitant chacun de thèmes précis.


Le premier se penche logiquement sur La Journée de la jupe et aussi sur l'éducation tandis que le second aborde la carrière et les projets de l'actrice.

ISABELLE ADJANI FAIT LA LEÇON

Isabelle Adjani incarne Sonia Bergerac dans «La Journée de la jupe», réalisé par Jean-Paul Lilienfeld, qui est diffusé sur Arte le 20 mars et sort en salles le mercredi 25. Une prof «qui pète les plombs» : alors qu'un collégien a apporté une arme en classe, elle prend ses élèves en otage et leur fait la leçon, revolver en main.

Qu'est-ce qui vous intéressait dans ce personnage et cette histoire ?
C'était la force évidente du scénario, que je trouvais inhabituel, et surtout le traitement politiquement incorrect du sujet, sans angélisme idéaliste. Ce n'est pas un film pour donner des réponses ni une morale. On se demande pourquoi aujourd'hui les ados, d'origine modeste ou aisée, sont en conflit avec l'idée d'être enseignés. Les enseignants arrivent de moins en moins à faire strictement leur métier, ils en font plein d'autres, assistante sociale, psy, planning familial, médiateur, conseiller familial... Et le temps pour la transmission de l'enseignement est mis à mal.

Comme dans le film de Laurent Cantet, c'est aussi une prof qui est «Entre les murs»...
On ne peut pas comparer, dans l'un, il s'agit de l'observation fictionnée mais proche du documentaire. Là, c'est la fiction d'une séquestration, d'ailleurs ce sont des enfants qui sont déjà séquestrés socialement, il y a comme une double séquestration. C'est un peu la fin du parcours de la prof d'«Entre les murs» qui n'y serait pas arrivée, et qui la fait basculer dans l'extrémisme. Il n'y a aucune préméditation, cette Sonia Bergerac n'aurait jamais imaginé qu'elle ferait cela, c'est la difficulté qu'elle a à faire son métier qui la fait basculer d'un coup. Elle est atterrée d'être dans cette situation, d'être dans le rôle de l'agresseur, du criminel.

"Valoriser les origines"

Vous trouvez qu'il y a une régression dans les rapports entre les filles et les garçons ?
Bien sûr. Ces garçons vivent une telle exclusion, sont dans une telle déshérence identitaire, qu'ils brandissent le Coran comme des étendards, pour mener une guerre sainte imaginaire et semer la terreur. Mais leur argumentaire est basé sur une ignorance crasse, c'est le poids d'une religion qui n'est ni pratiquée dans la connaissance, ni assimilée. Il me semble qu'il serait intéressant de valoriser leurs origines, et de ne pas les laisser dans un imaginaire victimaire dans lequel ils se tiennent.

On vient de le voir, en France et en Allemagne, l'école est devenu un lieu de violence...
Oui, ça m'a beaucoup choqué. C'est étrange d'imaginer une bande qui, pour régler ses comptes, va castagner tous ceux qui se trouvent à dispos. Quant au gosse qui est passé à l'acte en Allemagne, il faudrait arrêter, sous prétexte qu'on ne veut pas être réac, de dire que cela n'a rien à voir avec ce qui passe à la télé, l'ultra-violence, le trash, l'internet... Il faudrait que des experts répertorient ce qui psychiquement, entre le virtuel et le réel, est un vrai danger, et amène un adolescent au passage à l'acte. Sans accompagnement adulte, un enfant ne peut pas grandir dans des notions civiques, humanistes, solidaires, fraternelles, respectueuses.

"Une mère assez sévère"

L'école est-elle encore le moyen de sortir d'un milieu social défavorisé ?
Non. Aujourd'hui, un enfant qui décide de travailler à l'école, je trouve ça courageux, valeureux. Hors-école, si vous avez un nom à consonance maghrébine, ça pose toujours un problème, il y a de quoi être découragé pour ces enfants. En tant que citoyenne, que mère, j'ai l'impression que ça ne va pas du tout et que ça risque de péter.

Quelle éducation avez-vous donné à vos deux fils ?
Je suis une mère assez sévère, même si je suis une grande fan de Françoise Dolto. J'ai une fibre assez pédagogique, j'ai toujours lu des ouvrages très tôt sur le sujet, cela ne veut pas dire que ça fait de moi une bonne mère, ce serait trop simple. Si on réussit à ne pas leur faire prendre un chemin raté pour leur épanouissement, c'est déjà pas mal, avoir des enfants qui ont le goût du bonheur, qui ne sont pas attirés par l'autodestruction et ne se mettent pas en situation d'échec, c'est déjà ça.

Qu'est-ce qui vous révolte ?
Ce qui me rend malade dans la vie, c'est ce qu'on fait aux enfants et des enfants, depuis toujours. J'ai un instinct maternel qui ne s'arrête pas à mes enfants, je suis une des marraines de l'association Innocence en danger, qui combat la pédophilie cybernétique, prend en charge les enfants, et ne s'arrête pas au juridique. Je trouve vraiment qu'on vit dans une société très égoïste, très narcissique, et où on respecte si peu ce qu'est un enfant.

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"J'AI TOUJOURS ÉTÉ PATRIARCHE"

"Je suis devenue actrice avant même de prendre un seul chemin dans la vie, c'est le destin", dit Isabelle Adjani, "On est venu me chercher à l'école pour mon premier film, ensuite j'ai enchaîné, je n'avais pas les codes, je ne savais pas ce que c'était que ce métier, ça s'apprend".

Président du Festival de Cannes, Gilles Jacob estime que la comédienne n'a pas fait la carrière magnifique qu'elle mérite. "Il a raison, mais c'est sûrement un peu de mon fait", dit-elle. "Dans ma vie, ce qui m'a empêché de faire des films, c'est les enfants, la famille, mes parents, ou l'amour aussi ; j'ai pu me retrouver malheureusement un peu trop ressemblante à certains des personnages que j'ai pu interpréter, c'est-à-dire un peu trop exténuée par la passion amoureuse, et dans ces conditions on ne peut pas tourner."

"Les autres avant moi"

L'actrice se fait rare à l'écran, mais c'était pour être plus proche de ses deux fils, Barnabé (28 ans) et Gabriel Kane (13 ans). "Je ne me suis pas lancée comme l'aurait fait toute ambitieuse qui se respecte. Je crois sincèrement que pour être une actrice avec une carrière qu'elle mérite, il faut de la chance, mais aussi beaucoup de liberté, et pas de responsabilités, or j'ai toujours eu des responsabilités, j'ai toujours été un chef de famille, un patriarche même, je me suis occupée de tout le monde tout le temps, j'ai fait passer les autres avant moi, ça ne fait pas de moi une sainte", sourit la comédienne.

"C'est vrai que je travaille moins que les autres, parce que je passe beaucoup de temps chez moi", dit-elle, "Pour moi, ce n'est pas possible de partir faire un film sans voir mon fils pendant trois mois. Je ne sais pas comment font les autres actrices, si les nounous arrivent à les remplacer, ou si elles ont un mec formidable à la maison, qui tient le gouvernail quand maman n'est pas là. Mais nous ne sommes pas la profession la plus stable sur le plan sentimental et conjugal".

"Une place à part"

"Ce n'est pas un métier que je fais pour l'argent ou être célèbre, j'ai envie de faire des choses inattendues", affirme Isabelle Adjani, "Je vais essayer de m'organiser pour l'année qui vient, parce que j'ai pas mal de projets". L'actrice a ainsi pris une option sur le livre de Catherine Rambert, "Imposture sur papier glacé", qu'elle fait adapter : "Une comédie de mœurs sur les people, qui peut être amusante à faire". Elle se réjouit de travailler avec les "Grolandais" Benoît Delepine et Gustave Kervern (coréalisateurs de "Louise Michel") : "Ils m'écrivent un film, ce qui m'enchante ; quand ils seront prêts, je serai prête pour eux». Il y a aussi un projet avec Yamina Benguigui, "Elle est en train d'écrire le scénario", et un autre film dont le tournage devrait commencer en juin.

Le théâtre ? "Pourquoi pas, j'adore ça, mais en ce moment ça m'empêcherait de faire des films", répond-elle. Et puis il y a encore cet album de duos enregistrés avec Étienne Daho, Christophe, Seal, Akhenaton... produit par Pascal Obispo : "Il est fait, mais il ne veut pas le sortir dans l'état de l'industrie du disque actuel, il cherche une idée pour le diffuser". "Sans mégalomanie", Isabelle Adjani veut "occuper une place à part". La sienne.

Propos recueillis par Patrick TARDIT