Isabelle Adjani tout feu tout flamme

19 mars 2009

Critique de Paris Match, complète et "coquille" comprise.



L’actrice retrouve enfin un rôle à sa démesure. Dans «La Journée de la jupe», elle incarne une enseignante hallucinée qui prend sa classe en otage.


Adjani avait déjà fait le coup en 1993. Elle n’avait rien tourné depuis «Camille Claudel». Elle revenait avec... «Toxic Affair». Un désastre. Après «La Reine Margot», il y eut aussi, dans le désordre, «Diabolique», «Adolphe» et surtout «La Repentie», dont on remarqua plus le jeu de la valise Vuitton que le sien. Bien sûr, il y eut le théâtre et les pubs Lancel, mais bon, comment et pourquoi de tels choix si médiocres? On veut du cinéma, du vrai. Adjani n’est pas Michèle Laroque. Elle a été trop bien tellement jeune, trop démente dans les Zulawski, Polanski, Truffaut et autre Ivory ou Chéreau pour figurer dans des choses pareilles. Aléas de la vie privée, rôles lourds à digérer, envie puissante de s’occuper de son jardin... Ceci explique un peu cela aussi, cette carrière géniale au début puis incompréhensible depuis quinze ans.
Alors, quand on annonce un film avec elle intitulé «La Journée de la jupe», on s’attend au pire. Une bouse romantique débile sur les pantalonnades entre hommes et femmes? Non. C’est puissant, enfin! Isabelle Adjani incarne Sonia Bergerac, le professeur de français d’un lycée situé en Zep. Dès le premier plan où elle apparaît en train d’essayer d’ouvrir la porte de sa classe, traquée, en danger, cernée et insultée par des élèves qui ne reconnaissent plus aucune autorité, le spectateur comprend : Adjani a cru à l’histoire, a eu envie d’y aller. Parce que physiquement, elle surprend.
Sa gueule est déjà un coup de poing. On sent qu’elle n’a pas harcelé le chef opérateur pour qu’il avantage son meilleur profil. Comme si elle avait évacué, pour cette cause, l’idée d’être belle à chaque plan.

CE FILM DÉRANGE, IL N'EST PAS UN «ENTRE LES MURS» BIS

Alors, on la regarde. Elle est face à des adolescents, majoritairement noirs et arabes. Elle doit leur parler du «Malade imaginaire» de Molière. Ils s’en foutent. Ils se montrent agressifs, misogynes, vulgaires. Des «nique ta race» et autres «sale pute» fusent. Adjani peine, essaie, résiste. Elle aperçoit deux élèves en train de fouiller un sac à dos. Elle s’en empare. Les deux l’approchent, la bousculent, lui arrachent des mains. Un revolver tombe. Bagarre. Un coup part. Adjani récupère l’arme et, peu à peu, se l’approprie, telle une baguette magique. Elle ferme les lieux à clef. Et décide de donner son cours, haut les flingues. La scène où elle demande aux chers élèves allongés, face contre terre, de répéter le vrai nom du dramaturge est hallucinante. Comme son jeu. Elle pleure, supplie, panique, menace, rigole, a l’air d’une folle, parfois.
Ce film dérange. Il ne s’agit pas d’un «Entre les murs» bis. Ici, les jeunes semblent irrécupérables, il n’y a pas de dialogue possible. Alors quoi? Ce sont des barbares et le film se révèle un exutoire facile, car, oui, le spectateur pense à certains moments : «Tire dans le tas.» Les réacs devraient se réjouir de cette vision d’une jeunesse pourrie, qu’il faudrait former à coups de savate. Lilienfeld a su zigzaguer entre les clichés. Le cliché social d’abord : même quand il évoque les tournantes, la place des femmes, l’islam, la drogue, le sexe, le business, le racisme, la laïcité, à chaque fois il s’en sort étonnamment, sans la bien-pensance de rigueur. Il n’assène pas de vérités faciles. Au moment où le pathos pourrait poindre, il le court-circuite par un rebondissement.
Car c’est une comédie dramatique, surtout pour les flics, d’ailleurs, et pas un documentaire. Qui tient en haleine. Il tord aussi le cliché cinématographique : pas de fin à coups de violon avec rédemption, petite morale sur le mode : «Il faut les aider ces petits car ils le méritent en tant que victimes du colonialisme, de la société ghettoïsée.» Pourtant, tout n’est pas tragique. Certains s’en sortiront, comprendront, d’autres végéteront toujours.
Le mammouth appréciera-t-il «La Journée de la jupe»? Le proviseur passe pour un con, mais il le dit lui-même, que peut-il bien faire? Un enseignant ressemble à une caricature de gauchiste de salon, un autre dévoile une lâcheté telle qu’il exhibe son Coran en cas de chahut. Comment enseigner aujourd’hui dans des lycées délabrés, sans moyens? Le film n’offre pas de réponses, mais interroge. Et Adjani est de retour.

Aurélie Raya
Paris Match, 18 mars 2009