Le coup de boule d'Adjani

19 mars 2009

Le Nouvel Obervateur nous livre une des interviews les plus intéressantes d'Isabelle Adjani pour la sortie de La Journée de la jupe.





Dans «la Journée de la jupe», le film de Jean-Paul Lilienfeld, Isabelle Adjani joue une enseignante humiliée par ses élèves qui finit par prendre sa classe en otage. Rencontre avec une icône française.


Le Nouvel Observateur. - Dans «la Journée de la jupe», vous incarnez Sonia Bergerac, une professeur de lettres qui prend ses élèves en otages...

Isabelle Adjani. - En guise de dopage, j'ai revu «Un après-midi de chien» de Sidney Lumet, avec Al Pacino, qui est, pour moi, une intarissable révélation. C'était histoire de me dire : mais, non, ce n'est pas ridicule d'attraper ce flingue et de mettre tous ces malheureux élèves en joue...
N. O. - Sonia Bergerac, c'est aussi un costume...
I. Adjani. - Je suis allée m'acheter une jupe chez Zara, cette petite jupe beige qui n'est rien. Ce n'est pas une jupe droite, car cela aurait donné trop de sévérité au personnage. Sonia Bergerac a envie de penser qu'elle est bien habillée. Il y a cette chemise blanche et cette veste blanche qui marquent son respect de l'institution, son besoin de dignité. On n'est pas loin de l'uniforme. On ne se fait pas remarquer mais on porte une «jolie tenue», notion démodée, mais qui avait cours chez mes parents.
N. O. - Ses bottes sont plus glamour...
I. Adjani. - Les bottes, c'est sa petite folie. Elle a économisé sur plusieurs mois, car elles étaient beaucoup trop chères pour elle. Jean-Paul Lilienfeld m'a laissé me raconter cette histoire, seule, et dont je ne pensais jamais parler à personne.
N. O. - Pour la plupart, les adolescents avec qui vous avez tourné ne vous connaissaient pas...
I. Adjani. - Comment me connaîtraient-ils ? Je ne joue pas dans les films qu'ils vont voir. Quant à mes films, ils sont rares [sourires]. J'étais connue de leurs parents. Et quelques- uns, sans connaître mes films, savaient que j'avais un père algérien. Le premier jour, ils m'ont appelée Madame. Je me suis posée comme «madame» jusqu'au bout. Je n'ai jamais cherché à établir un autre rapport que celui qu'exigeait le scénario. Ils la connaissent, la technique adulte de la démagogie. Ils sont «imbernables». Rien ne les impressionne. En tout cas, pas une actrice française. Les épater ? C'était perdu d'avance. Peut-être un acteur américain y serait parvenu ! Il y a une scène où je leur dis : «Si vous ne réussissez pas à l'école, c'est foutu pour vous.» Ce n'est pas rien à dire à des enfants pour qui c'est une problématique réelle. Si ça ne passait pas, rien ne passait. Je n'oublierai jamais le regard de Sarah, qui par ailleurs est championne de boxe thaïe. Ses yeux semblaient dire : «Tu as intérêt à ce que ça sonne vrai...»
N. O. - Dans la nouvelle génération, Maïwenn, la réalisatrice du «Bal des actrices», vous admire mais vous reproche d'être «imbousculable»...
I. Adjani. - [D'une voix douce] Qu'elle aille se faire voir. Elle a du talent, elle est très mignonne. Mais elle a besoin de tuer mon modèle ou de me tuer en mère - comme on tue le père. Avant de lire le scénario, «le Bal des actrices» me semblait une idée formidable. Mais je n'ai pas voulu de ce rôle. Il est très difficile de jouer un personnage qui porte votre propre nom et d'expliquer aux gens que ce n'est pas vous. Le public n'est pas psychanalyste. Et puis Maïwenn, c'est un chef. Moi, je n'aime pas obéir aux chefs. Je suis démocrate. J'aime contribuer au débat! On travaille dans le dialogue, non dans la soumission. Ou alors il faut que le metteur en scène soit un génie comme Martin Scorsese. Mais, comme je ne tourne pas avec lui, le problème ne se pose pas [rires].
N. O. - Maïwenn dit aussi : «Adjani refuse de jouer les mères de famille»...
I. Adjani. - Attention, c'est «Twilight Zone»! C'est absurde. Qu'on m'en donne des rôles de mère de famille intéressants. J'ai des enfants : je connais le rôle mieux que personne. Pour le jouer, je n'ai qu'à claquer des doigts.
N.O.- «La Journée de la Jupe» est un film sur la misogynie...
I. Adjani. - A Lyon, Marseille et Lille, vous trouvez des associations du Printemps de la Jupe. Elles se battent pour le port de la jupe et le respect de la mixité au lycée.
N. O. - La modernité, c'est la jupe ou le pantalon?
I. Adjani. - Ce fut le pantalon, c'est devenu la jupe. On est loin des acquis féministes. On est dans la nécessité de revenir à une féminité vivable. Féminine égale pute, c'est quand même embêtant. C'était inimaginable avant le phénomène de l'intégrisme islamique. Il est étrange que le pantalon soit vécu comme un voile.
N. O. - Sonia Bergerac a des parents algériens. Vous avez le projet de jouer dans un film de Yamina Benguigui le rôle d'une ministre d'origine maghrébine. Vous jouez plus volontiers avec vos origines... ?
I. Adjani. - Ce n'est pas moi qui en décide. Voyez «Police». J'avais opposé plusieurs refus à Pialat, ce qui l'avait mis de fort mauvaise humeur. J'ai toujours gardé la liberté de faire ma mauvaise tête. Je lui avais dit non pour «Loulou», non pour «les Filles du Faubourg», etc. J'apprends qu'il y a dans «Police» un rôle de jeune femme d'origine maghrébine. Je lui dis : «J'aimerais bien le faire.» Et lui, tout content parce qu'il avait sa vengeance, me dit : «Eh ben, non...»
N. O. - Référence directe au geste de Zidane, dans le film vous administrez un «coup de boule», qui sonne comme une version hyperbolique de «la Gifle»...
I. Adjani. - Mouss, un élève, insulte la mère de mon personnage. Comme chez Zidane, sans doute, cet outrage fait remonter en elle ce qu'elle a pu percevoir de la difficulté de ses parents à dépasser certaines humiliations.
N. O. - Votre deuxième prénom est Yasmina...
I. Adjani. - «Isabelle», c'était fait pour ne pas attirer l'attention. Mon frère se prénomme Eric Akim. Mon père venait d'une Algérie française. Il parlait français mieux que vous. Il ne parlait jamais arabe devant nous. Sauf l'accent allemand de ma mère, tout était fait pour qu'on soit français, même si cela n'empêchait pas mon père de cuisiner des plats traditionnels ou d'évoquer Constantine. En revanche, quand il écrivait à sa famille, j'ai découvert que, dans ces lettres, j'étais «Yasmina», jamais «Isabelle».
N. O. - Vos élèves dans le film restent sourds aux charmes de Molière. Que vous inspire la frigidité du président la République pour «la Princesse de Clèves»?
I. Adjani. - Voyez mon accablement... Tant pis pour lui. Si Carla Bruni pouvait lui lire ce livre chaque soir au coin du feu sur un air de guitare... Personnellement, je ne sais pas comment j'aurais vécu ma vie amoureuse si je n'avais pas lu «la Princesse de Clèves».
N. O. - C'est un bon comédien?
I. Adjani. - J'ai l'impression qu'il se découvre humoriste. Il aime de plus en plus faire des bons mots devant son auditoire et rechercher les applaudissements. C'est très étonnant. Il doit fréquenter pas mal de comiques. Il a un vrai mimétisme avec certains comédiens de stand up.
N. O. - On a édité «Articles intrépides», un recueil d'Hervé Guibert où figure «la Vertu de l'excès», le portrait qu'il avait fait de vous...
I. Adjani. - Je l'adorais. Il voulait qu'on tourne un film qu'il avait écrit pour moi, «Gemina». On riait beaucoup. On se donnait rendez-vous dans des vivariums. Il me prenait en photo devant des serpents. C'était aussi quelqu'un de très mauvaise foi. La trahison avait pour lui comme un attrait irrésistible. Tout à coup, il allait montrer à «Paris Match» des photos intimes qu'il avait prises de moi et qui n'étaient faites que pour orner son bureau. Il venait me faire part de son désarroi, comme s'il s'agissait de quelque chose de pulsionnel. A la fin, pris de scrupules, il allait reprendre les photos à «Paris Match». A un moment, son univers fantasmatique a pris le dessus. Il a décidé de partir vers ce monde imaginaire au péril de sa vie. Il s'ennuyait à n'être que bien portant. Parfois, nous allions au Musée Grévin. La figure de Louis XVII exerçait sur lui une fascination mortifère. Cette métaphore de l'adolescence agonisante le troublait infiniment. Il n'avait pas envie de vieillir. Moi, je me conduisais comme une mère-couveuse avec lui. J'étais toujours à vouloir le réconcilier avec ses tantes. Je crois qu'il n'a pas bien vécu le fait que je vienne dire à la télé, contre la rumeur, que je n'avais pas le sida. Il a pris ce démenti comme une sorte de désolidarisation. C'était si compliqué...
N. O. - Pour parler d'une rumeur moins tragique, qu'est- ce que c'est que ce maquillage que vous portiez à la cérémonie des Globes de Cristal?
I. Adjani. - Vous voulez l'histoire de l'histoire ? Jean-Paul Lilienfeld et moi venions recevoir la Pépite de Cristal pour «la Journée de la jupe». C'était au Lido, dans un climat déjanté. Jean-Luc Delarue, par son attitude étrange, plongeait ses invités dans un état de sidération. Jusqu'à parler de ses lolos à Yamina Benguigui... Jean-Paul Lilienfeld me dit : «Delarue ne fait pas dans la dentelle.» La maquilleuse me dit : «Je sais faire des maquillages en dentelle.» Jean-Paul décide de se mettre en jupe, il trouve un vieux jupon. Je dis à la maquilleuse : «Soit, faisons dans la dentelle.» Ce maquillage, ce n'était rien qui mérite de s'y attarder. Un petit truc kitsch, pop, funky, au Lido. Je me suis rendu compte que je n'étais pas Björk. Je n'ai même pas le droit de m'amuser. Je le prends comme un indicateur de l'imaginaire social. Dans la salle, un ami a failli casser la figure à son voisin parce qu'il disait : «Oh, ça va, on les connaît ses origines, c'est pas la peine qu'elle se foute du henné sur la gueule...» Et, avec tout ça, le jupon de Jean-Paul est resté inaperçu.

Propos recueillis par Fabrice Pliskin
Le Nouvel Observateur - 2315 - 19/03/2009

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DIRTY ISABELLE
Ses méthodes pédagogiques rappellent à la fois celles de «Dirty Harry» et «la Leçon» de Ionesco. Dans «la Journée de la jupe», Mme Bergerac, professeur de français au collège Maxime-Gorki, en banlieue, prend ses élèves en otages et leur enseigne Molière à coups de revolver. Bombe humaine de la laïcité. Occasion pour Isabelle Adjani de se changer en Adèle H. des ZEP et de faire de la bouffée délirante un des beaux-arts. Sous la tragi-comédie de l'enseignante et de sa classe de z'y-va blasphématoires («Occupe-toi de ton cul, vieille grosse»), misogynes ou antisémites, faut-il voir l'allégorie d'une star qui, lasse d'être sempiternellement prise en otage par le public, prendrait elle-même son public en otage?

Fabrice Pliskin

Le Nouvel Observateur - 2315 - 19/03/2009