La magie Adjani

6 mars 2010

ELLE consacre une double page à Isabelle Adjani dans son dernier numéro et revient sur la soirée des César qui s'est déroulée il y a tout juste une semaine.



CINQUIÈME CÉSAR POUR LA STAR
L'immense Isabelle est de retour. En recevant le César de la Meilleure actrice pour "La Journée de la jupe", elle nous a bouleversés par sa force et sa sincérité.

On ne saura jamais à quoi pensait Isabelle Adjani, la tête dans les mains, au moment où elle recevait le césar de la Meilleure actrice. Quelques secondes plus tard, l'héroïne de "La Journée de la jupe" vacillait mais on ne vit pas son regard embué, caché par la forteresse Depardieu. A l'issue de la cérémonie, au dîner du Fouquet's, la reine Isabelle gardait ses verres fumés pour montrer tout ce qu'elle veut cacher. Enfin, le lendemain, alors que France 2 annonçait sa présence au journal de 20 heures, aux côtés du prodigieux Tahar Rahim, elle annulait sa venue pour "raisons personnelles"... C'est le paradoxe Adjani : l'actrice aux cinq césar - un record absolu - jour depuis ses débuts à colin-maillard avec la lumière.
Un plan de la star, qui a toujours ses coups de cafard? Sûrement pas. A voir l'assemblée du théâtre du Châtelet traversée d'un frisson collectif, la sincérité de la comédienne ne pouvait être feinte. "Je crois que je n'ai jamais été aussi émue", confessait-elle. Pas de journée de la dupe : impériale dans sa robe bleu roi, Isabelle Adjani ne fait plus d'histoires, elle en raconte à nouveau. A venir, entre autres projets de films, "Mammuth", une comédie avec Gérard Depardieu (qui la considère comme son "amie") et Yolande Moreau ; "De force", un thriller où elle campera une femme flic, sous la direction du réalisateur de la série à succès "Braquo" ; ou encore "Imposture", dans lequel elle jouera une patronne de la presse people. Des rôles moins dans le fantasme, plus dans la réalité. Comme si, depuis l'expérience de "La Jupe", un "petit film" initialement projeté sur Arte, la pasionaria s'était affranchie des tragédies énamourées qu'on lui a souvent taillées sur mesure. Et à sa démesure. Aujourd'hui, la profession plébiscite une star qui s'efface au profit de son personnage. Les dix premières minutes du film de Jean-Paul Lilienfeld suffisent à faire oublier la grande Isabelle - une prouesse, tant elle est enchaînée à sa célébrité - pour ne plus voir qu'une prof de banlieue prenant sa classe en otage. Magistrale, la dame aux camélias s'offre ainsi un rapt d'honneur.
S'il y a les images Adjani, dont certaines sont indélébiles ("Adèle H", "L'Été meurtrier", "Camille Claudel", "La Reine Margot"), il y a aussi les mots : engagés, détonnant avec l'inflexion potache de la 35e cérémonie et la syntaxe contrariée des primés déprimés. A la tribune, elle milite dans une langue maitrisée, bien que chamboulée par les sanglots : “Avec "La Journée de la jupe", j'ai reconnu ce moment où l'on peut à nouveau entrer en résistance.” Avant de préciser qu'il “est encore temps de concilier plusieurs cultures, de s'engager sans se dissoudre, de se respecter et d'être respectée”, puis de rendre hommage à une école “simplement humaine”. Bouleversée, Isabelle Adjani fond en larmes en dédiant son trophée à sa mère disparue. Alors, quand cette légende vivante déclare que son cinquième césar “est aussi un premier parce qu'il couronne peut-être le rôle le plus modeste de {sa} carrière et le choix risqué d'un film plutôt humble dont personne ne voulait”, il devient aisé de comprendre la force de son émotion. Celle d'une diva qui a connu des bas, mais qui tient à nouveau la note haute.
Édouard Dutour
ELLE - 5 mars 2010 - N° 3349