L'avant César de Gala

8 mars 2010

En préambule à la cérémonie des César, le magazine Gala publia une interview vérité d'Isabelle Adjani dans son numéro du 24 février. Après vous avoir proposé les photos qui accompagnaient cet article (vous pouvez les retrouver directement par ici), Le BIA retranscrit aujourd'hui l'entretien dorénavant disponible aussi sur le site de l'hebdomadaire.


La légende veut que les grandes stars du cinéma soient déconnectées du quotidien. La légende veut qu’Isabelle Adjani soit une artiste mystérieuse, inaccessible et hors du temps. Ce matin-là, la femme qui se tenait face à moi en train de boire son thé, avec un gros bonnet de laine sur la tête, allait me prouver qu’il ne faut pas croire les légendes urbaines. Matinale (on l’est forcément quand on est mère de famille), connectée à la société… la comédienne parle d’une voix douce mais ses mots sont cash. C’est peut-être à cela qu’on reconnaît les vraies légendes… celles du cinéma: elle n’ont plus peur de rien et surtout pas de dire les choses!

Gala : Vous êtes la seule à avoir été couronnée cinq fois en tant que meilleure actrice aux César. Comme les légendes du sport, les comédiennes aussi peuvent-elles être associées à des records ?
Isabelle Adjani : Recevoir un César a une vraie signification, celle de la reconnaissance, mais en même temps ces quatre César ne définissent ni ce que je suis ni ce que je fais. Mais vous parliez de record... il y a un revers à la médaille. Nous sommes en France et chez nous, le premier de la classe n’a pas toujours bonne presse. Les Américains adorent se congratuler entre eux. Nous, non! Il m’est arrivé d’entendre des actrices dire: «J’espère que je ne vais pas avoir le César, parce qu’on ne va plus rien me proposer.» Le comble, non ? Quand vous êtes récompensé, vous vous distinguez. Sans le vouloir, vous vous désolidarisez de la grande famille. Vous êtes perçu comme faisant cavalier seul.

Gala : En 1995, vous n’êtes pas venue chercher votre César récompensant votre interprétation de La Reine Margot. Pourquoi ?
I. A. : J’étais enceinte de sept mois et demi, j’avais peur qu’on se focalise sur mon ventre rond, d’autant que j’allais devenir une maman seule. Je n’avais pas le cœur d’affronter cela. Aujourd’hui, cela aurait fait de jolies photos pour Gabriel-Kane. Tant pis. (Sourire).

Gala : Cette cérémonie est une caisse de résonance. Quelques années plus tôt en 1989, vous aviez été récompensée pour Camille Claudel. Vous aviez lu un extrait des Versets sataniques de Salman Rushdie… Auteur qui était frappé par une fatwa.
I. A. : Cette cérémonie est une tribune exceptionnelle, ce serait dommage de l’ignorer. L’ignorer, ce serait finalement la sacrifier. Nous sommes en direct avec le public, il n’y a pas de contrefaçon possible. C’est l’un des rares moments médiatiques où il peut se produire quelque chose qui ne soit pas convenu. Ce que les gens ont parfois du mal à entendre des politiques, ils le ressentent et le comprennent grâce aux artistes. A condition bien sûr d’être crédibles et légitimes.

Gala : Si tout le monde partageait votre point de vue, les soirées des César seraient plus animées.
I. A. : Attention je ne critique absolument pas ceux qui montent sur scène et disent: «Merci, je ne sais pas quoi dire, je n’ai rien préparé.» On a aussi le droit d’être pris par l’émotion, dans la modestie et la timidité. Il faut bien se rendre compte que ce moment qui vous consacre est un choc. Pour moi aussi, malgré les apparences, mais tout le parcours d’une actrice est un traumatisme. Déjà à la base. J’ai passé toute mon enfance et mon adolescence à entendre: «Ne te fais pas remarquer!» J’ai bien raté mon coup! Ce traumatisme est devenu positif et, au cours des années, m’a donné l’élan, l’énergie de la prise de parole. Je me sens une responsabilité, le devoir de m’exprimer, je n’y peux rien!

Gala : Et que répondez-vous à ceux qui vous rétorquent de vous mêler de ce qui vous regarde ?
I. A. : A ceux-là, je leur fais un bras d’honneur! C’est démodé de dire cela, aujourd’hui on est tous engagés, sinon on n’existe pas et on ne fait rien exister. Je fais partie des gens sur lesquels on compte. Je ne vais pas faire comme si ce n’était pas le cas. J’aurais alors l’impression de trahir les valeurs que je veux partager avec la société dans laquelle je vis.

Gala : Cette année vous êtiez nommée pour votre rôle de prof dans La Journée de la jupe. Un film bouleversant sur la discrimination des femmes en banlieue. Dans ce film, les ados surnomment cette prof «Boulette», en référence à une chanson de Diams. Que pensez-vous du choix de cette artiste de se produire désormais voilée sur scène ?
I. A. : Je suis atterrée et profondément désolée; Je ne la connais pas. Je trouve qu’elle a un talent fou et je ne comprends pas ce qui lui arrive. «Se voiler la face» provient peut-être d’une grande détresse. Le problème, c’est que cette détresse peut être contagieuse.

Gala : Cette Journée de la jupe est un nouveau départ pour vous. Vous l’avez dit. Ce rôle casse aussi littéralement votre image d’héroïne romantique, tourmentée…
I. A. : Mais pour moi, être actrice c’est aussi l’art de la métamorphose! Vive la chute des icônes, vive la chute des icônes romantiques!

Gala : Avez-vous vu la caricature qu’avait faite de vous Florence Foresti ? Elle était dans cet esprit. Votre personnage était hors du temps et il répétait sans cesse «Je ne suis pas folle, vous savez ?»
I.A.: J’adore! Irrésistible! je lui avais d’ailleurs laisser un message où je rentrais dans son jeu. C’était tendre de sa part. Elle voulait dire: «Elle ne fait peut-être pas tout comme vous vous voulez, mais pourquoi on le lui reprocherait ?» J’aime sa dérision, car je me tourne en dérision moi-même chaque jour. Il faut chasser le spleen, j’ai longtemps cherché à être comprise, aimée, protégée, j’ai fini par comprendre que cela était juste impossible et je n’avais qu’à m’en charger moi-même.

Gala : Comment l’avez-vous compris ?
I. A. : M’affranchir de toute cette souffrance vécue pendant l’enfance, c’est passé pour moi par une analyse. Un beau jour vous lâchez prise et vous faites le deuil de tout un fatras de choses qui vous pourrissait la vie.

Gala : Parlons d’enfance. Est-ce facile d’être les enfants d’Isabelle Adjani ?
I. A. : Ce n’est jamais facile d’être le fils ou la fille de. Pour mon grand fils, qui est musicien, je crois que c’est un encombrement plus qu'autre chose.

Gala : Vous avez déclaré avoir un âge intime qui ne coïncide pas avec votre état civil. Quel âge intime avez-vous Isabelle ? Celui d’une adolescente rebelle ?
I. A. : Si mon fils vous entendait… Il ne faut pas exagérer! Si vous voulez vraiment savoir, il y a des moments où je n’ai pas encore passé le cap de la crise de la trentaine! En tout cas, je ne me suis jamais aussi bien sentie de ma vie et je commence à m’amuser.

Gala : Dans les prochains mois, vous allez tourner et coproduire un film dans lequel vous jouerez la rédactrice en chef d’un magazine people. Comprenez-vous qu’il y ait des gens pour lire ce type de magazines
I. A. : Je ne les achète pas, mais quand je tombe dessus, je les feuillette. On a tous une curiosité de midinette! Je comprends que ces magazines rencontrent un vrai succès, surtout auprès des jeunes qui se cherchent des modèles de réussite. Pour autant, il ne faut pas confondre l’intrusif et la transparence. Ces magazines sont voyeuristes sous prétexte de vérité toute crue.

Gala : Vous avez souvent été transparente justement. Notamment quand vous avez parlé de l’infidélité de votre ancien compagnon dans L’Express. Pourquoi ce choix ?
I. A. : Plus que d’infidélité, il s’agissait du thème du harcèlement moral. Je l’avais fait pour ne pas tomber malade et puis si ma démarche pouvait rendre service à quelques dizaines de femmes… Je suis très proche de toutes les causes féminines. Si des hommes ont pu me le reprocher, too bad! La révolte me rend un peu radicale, je le concède.

Gala : Au fil des années, vos mésaventures amoureuses ont aussi forgé cette image d’héroïne romantique dont nous parlions tout à l’heure.
I. A. : Même avec un cœur romantique, sincèrement, je me serais bien passée de toutes les histoires d’amour qui font du mal. Elles ne seront jamais des moteurs de création à mes yeux. Je ne fais pas partie des artistes qui idéalisent le désespoir ou la solitude. Comme dit mon plus jeune fils: «Le prochain, il faudra lui faire passer un vrai casting!»

Gala : Vous avez fait l’actualité ces derniers jours pour des raisons moins artistiques. Vous avez prêté une grosse somme d’argent à l’homme avec lequel vous viviez et que vous avez quitté depuis. Un don à son association qui avait pour projet de créer un site Internet médical dont la vocation humanitaire a été mise en doute. La justice vous a donné raison en ordonnant une saisie et vous reverserez cette somme au Sidaction.
I. A. : Je ne ferai pas de commentaire sur cette histoire. J’ai commis une erreur, tout simplement. Mais ma mésaventure ne doit pas décourager les gens de faire des dons à des associations qui œuvrent vraiment au bien des autres. A part ça, la vie, ce n’est pas avoir de l’argent, mais simplement essayer de ne pas en manquer. Nous sommes dans une société qui souffre d’un tel manque de solidarité que chaque geste d’entraide compte plus que jamais.

Propos recueillis par Matthias Gurtler