Contre les violences faites aux femmes

22 novembre 2010

Soutenant l'action de Ni Putes Ni Soumises, qui cette année atteindra son apogée le 25 novembre, Isabelle Adjani a répondu aux questions de ELLE au sujet de son engagement dans la défense des femmes.


Vous trouverez tous les détails sur cette journée de lutte et la vente aux enchères qui la clôturera dans notre article du 26 octobre dernier.


ELLE. Pourquoi vous engager dans le combat mené par Ni Putes Ni Soumises contre les violences faites aux femmes ?
Isabelle Adjani. Je ne m’engage pas dans le combat de Ni Putes Ni Soumises, je m’engage tout court quand la nécessité de le faire s’impose à moi. Si on me demande ma parole de femme, je ne vais pas garder les lèvres serrées, le fléau des violences faites aux femmes doit être un débat ouvert.

ELLE. Malgré les campagnes de mobilisation, les chiffres de cette violence ne diminuent pas. Tous les deux jours, en France, une femme meurt sous les coups. Comment expliquez-vous cet état de fait ?
I.A. Les campagnes d’information permettent de briser le silence, d’alerter l’opinion publique et de rendre visible la situation, mais elles n’ont pas le pouvoir de transformer les comportements. Ce qui fait vraiment changer les choses, c’est de prendre des mesures concrètes pour accompagner et protéger les femmes violentées. Pourquoi ne pas envisager aussi de concevoir une campagne d’information à destination des agresseurs en s’adressant directement à eux ?

ELLE. Comment expliquer que le machisme, la misogynie, la volonté d’assujettir continuent d’exister en 2010 ?
I.A. Vous oubliez certaines composantes essentielles dans les racines du mal : je pense que dans tout agresseur existe le sentiment, réel ou symbolique, d’avoir été agressé dans son amour-propre. C’est cette blessure qu’il fait souvent payer à sa victime parce qu’il la considère comme responsable de son sentiment à lui d’“agression”. Et ce ressenti déclenche trop souvent le passage à l’acte. Pour avancer dans cette lutte contre les violences faites aux femmes, il faut absolument aborder aussi des histoires singulières et complexes, au-delà des concepts généraux.

ELLE. Qu’est-ce qui bloque pour faire évoluer cette situation ?
I.A. Les mentalités individuelles, la loi du silence, le manque de structures d’accueil des victimes… Il y a encore beaucoup de travail à faire en termes de mobilisation tant au niveau de la société que des politiques. A mon sens, il serait nécessaire de favoriser également davantage la prévention en développant, par exemple, l’accès du plus grand nombre à la psychothérapie, qu’elle soit individuelle, de couple ou familiale. En France, le recours à ces thérapies est trop souvent vécu comme un échec, alors que ce travail devrait signifier, au contraire, le début d’une possible victoire.

ELLE. La jupe, avez-vous dit, est « un manifeste et une antiburqa contre l’obscurantisme et la haine des femmes ». Avez-vous, après votre formidable interprétation dans « La Journée de la jupe », reçu des témoignages de femmes et de jeunes filles vivant dans les quartiers ?
I.A. Ils étaient nombreux et encourageants. Et ils traduisent la volonté de ces femmes et de ces jeunes filles de ne pas se laisser faire. J’ai été très étonnée par la résonance qu’a eue ce film en elles, comme s’il avait réveillé l’espoir… Dans leurs témoignages, elles sont au diapason de ce que ressent Sonia Bergerac, mon personnage. Elles me disent aussi regretter qu’elle meure à la fin, beaucoup auraient voulu qu’elle s’en sorte…

ELLE. Les violences contre les femmes ne sont pas l’apanage des « quartiers », souvent stigmatisés. Dans les milieux bourgeois, les femmes battues existent aussi. Et, dans les uns comme dans les autres, cette violence demeure taboue...
I.A. Parce que tout est une question de libération de la parole, et cela, c’est une composante éminemment complexe qui
ne dépend ni du niveau d’éducation ni du niveau social. Dans tous les milieux, on retrouve la même honte, la confusion des sentiments, et tant de blessures intimes… Et parfois l’envie terrible de se faire justice soi-même. Les victimes sont confrontées à la même tragédie qu’Antigone : comment passer de la loi du sang à celle de la cité ? Comment accepter que le conflit familial devienne un conflit public ? Comment supporter que l’intime et le privé soient soudain soumis à la lumière parfois aveuglante de la justice ? Certaines femmes se murent dans le silence comme Antigone a choisi d’être emmurée vivante, et cela, c’est une véritable tragédie.

ELLE. Quel message souhaitez-vous faire passer aux femmes ? Aux hommes ? Aux politiques ?
I.A. Qu’il existe, aujourd’hui, dans l’évolution des rapports entre les hommes et les femmes, une possibilité d’ouvrir un peu plus l’espace au dialogue dans le couple, à l’échange de paroles et d’émotions. Qu’il est possible, tout en essayant de mieux comprendre les racines de cette violence à l’encontre des femmes, de rester vigilant et de ne rien céder sur les droits des femmes.

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