Deux amies filles d'immigrés

7 mars 2011

Interview croisée d'Isabelle Adjani et de Yamina Benguigui parue dans Gala de cette semaine, la comédienne faisant une apparition explosive dans Aïcha, job à tout prix le dernier film de son amie réalisatrice.




Gala : L'amitié qui vous lie aujourd'hui s'est-elle construite sur des origines communes, plus précisément algériennes ?
Yamina Benguigui : Il est très rare qu'une rencontre se fasse sans avoir besoin de savoir l'histoire de la personne. Au premier regard, nous la reconnaissons comme étant un membre indéfectible de notre fratrie. C'est ce que j'ai ressenti immédiatement avec Isabelle.
Isabelle Adjani : Je crois que ce sont des affinités liées à des origines et une culture différentes - même si les deux parents de Yamina sont algériens, alors que seul mon père l'était, ma mère, elle, était allemande. Disons que l'on a en commun certains messages qu'on a dû "engrammer" depuis l'enfance et qui constituent cette partie de soi un peu secrète.
Gala : A l'instar d'Aïcha, qui cherche à s'extraire de sa banlieue en franchissant le périph, vous avez également franchi cette barrière symbolique grâce au cinéma. Qu'en espériez-vous ?
Yamina : Ma passion pour le septième art m'a très vite emmenée vers une caméra un peu militante et pédagogique, dans le sens où j'avais de dire, de raconter et d'ouvrir la parole pour mieux approcher ma propre histoire. Si j'ai réalisé Mémoires d'immigrés (en 1997, ndlr), c'est que j'ai pris conscience de la nécessité de reconstituer l'histoire de l'immigration maghrébine. Le cinéma m'a donné une identité : réalisatrice.
Isabelle : Quand j'ai vu ce documentaire - à l'époque nous n'étions pas si proches avec Yamina -, j'ai été bouleversée. Toute cette douleur de la vie, de destin, que mon père avait connue était là, dans le témoignage de ces hommes. J'ai revécu des moments d'enfance à Gennevilliers. On habitait une HLM, il n'y avait pas de rideaux aux fenêtres, mais des bâches bleues, froides... Je voulais m'évader de cette condition qui isolait, condamnait. Ce qui m'a sauvée, c'est de pouvoir m'exprimer. Au départ, je n'avais pas choisi d'être comédienne, mais j'ai trouvé dans les textes, la scène, le théâtre, quelque chose qui élève, qui redonne de l'humanité, du rêve...
Gala : La figure paternelle est au centre d'Aïcha. Est-ce que vos pères respectifs lui ressemblaient ?
Yamina : Pour monsieur Bouamaza, avoir une bonne éducation est une question d'honneur. Je pense que nos pères partageaient ça. Ils tenaient, par exemple, à ce que l'on parle un français parfait.
Isabelle : Un père d'une sévérité dominatrice, car sa fille n'avait pas le droit, ne pouvait pas exister avec la liberté d'être elle-même. Que ce soit Yamina ou moi, je crois qu'il y a une chose que l'on ne nous a pas accordée, c'est l'insouciance. Et je trouve ça cruel. Moi, j'étais punie pour tout et de tout. Ce qui m'a conduite très tôt à un certain mysticisme d'ailleurs, pour pouvoir supporter ce que je subissais - que ce soit des corrections corporelles ou morales. Je me suis tenue en vie, droite, en me dépassant. A l'inverse, mon frère, lui, en a porté les stigmates jusqu'à sa mort récente (le 26 décembre, ndlr). Il a continué à vivre dans la révolte de cette emprise tellement castratrice. Les filles ont une capacité de résilience inouïe, mais un garçon peut être brisé. Il l'a été. J'ai assisté à ça en tant qu'aînée, impuissante. On a eu des enfances violentes.
Yamina : Moi, je suis passée par la rupture. Je n'ai jamais pu revoir mon père. Pendant longtemps, même mariée, avec mes deux filles, je savais que si je le voyais, s'il me faisait signe de rentrer, j'aurais lâché enfants, mari, famille, maison, métier. Ce n'est que très récemment que je me suis dit que, peut-être, je pourrais lui faire face... C'est très lourd.
Gala : Vous êtes-vous construites en secret de cet homme ?
Isabelle : Je n'ai jamais rien confié d'intime à mon père.
Yamina : Moi non plus.
Isabelle : D'autant que j'étais jugée, et durement, tout le temps. Dans le métier que je fais aussi je suis en permanence confrontée au jugement de l'autre à travers la presse, le public. On se sent toujours coupable de quelque chose. Que d'années de travail sur soi pour se départir de ça, pour se moquer du regard que l'on porte sur vous ! C'est une forme de lapidation virtuelle : on vous lance des pierres imaginaires, mais leur impact fait mal, c'est bien réel.


Gala : La question du voile est abordée dans Aïcha. Comment auraient réagi vos familles si vous aviez décidé de le porter ?
Yamina : En ce qui concerne mon père, il aurait été contre car ses préoccupations étaient davantage d'ordre nationaliste que religieuses - bien que le MNA (Mouvement nationaliste algérien), dont il était un des dirigeants dans le nord de la France, fédérait autour de l'Islam -, mais pour lui, il y avait un voile moral bien plus important que n'importe quel bout de tissu ! Ton père non plus n'a pas voilé ta mère Isabelle ?
Isabelle : Non, d'autant que ma mère était allemande, très à l'aise avec son corps. Mon père n'a jamais pensé que le destin de l'Algérie était religieux jusqu'à couvrir ses femmes de la tête aux pieds, au contraire, plus les robes étaient courtes, mieux c'était... Excepté pour sa fille ! Yamina parle de voile moral, c'est exactement ça : la pudeur était essentielle. Embrasse cette carrière était d'ailleurs un acte d'impudeur. Mais paradoxalement, si ma révolte existait, ma dépendance était aussi forte. Et je crois que ce terrain du paradoxe est également quelque chose qui nous a rapprochées Yamina et moi. Parce que cette contradiction est quasiment illisible, indéchiffrable pour les gens, c'est comme parler une autre langue. En même temps, c'est le terreau de nos vocations singulières. Savoir que j'étais d'une certaine façon vouée à l'incompréhension des autres m'a conduite à vouloir faire entendre la différence de la voix.
Gala : C'est pourquoi vous avez accepté de joué les guests dans Aïcha ?
Isabelle : Participer à titre gracieux est bien sûr un acte amical, mais aussi une marque de soutien à la démarche sociale et politique de Yamina. J'aime son regard distancié dans l'amour sur les femmes des cités, sans aucune espèce de victimisation ou de positionnement victimaire.
Gala : Et quel regard portez-vous sur ce qui se passe dans le monde arabe actuellement ?
Isabelle : La grandeur de ces révolutions, c'est qu'elles sont foncièrement laïques. Il faut espérer qu'elles ne seront pas infectées par le religieux.
Yamina : On nous montre une jeunesse qui a soif d'égalité. Elle veut partager, grandir dignement dans sa nation. Après, je crois que la religion peut se replacer naturellement, c'est-à-dire au cœur de chacun et chacune.

PROPOS RECUEILLIS PAR JEANNE BORDES
PHOTOS : BENJAMIN DECOIN/VISUAL