La vertu de l'excès

3 avril 2011

L'exposition Hervé Guibert, photographe proposée par La Maison Européenne de la Photographie s'achève le 10 avril. Il ne vous reste donc plus qu'une semaine pour la découvrir.
Première rétrospective en France de l'œuvre photographique d'Hervé Guibert, cette exposition regroupe 230 tirages de l'écrivain photographe, et présente son film, La Pudeur ou L'Impudeur. Construite de chambres, ponctuée d'escales, habitée d'êtres aimés, l'oeuvre intégralement réalisée avec le petit appareil Rollei 35 donné par un père à son fils franchit sans effort le passage de l'intime à l'universel, aux heures lumineuses des rencontres et des voyages comme aux derniers mois consumés par le sida. Entre les objets intimes héros de natures mortes et les amis photographiés au bonheur d'être là, l'autoportrait revient régulièrement, parfois mis en scène. Les images exposées sur tout le deuxième étage de la Maison Européenne de la Photographie font partie de la sélection définitive qu'Hervé Guibert avait faite pour son oeuvre de photographe.

Photo de la série intitulée sobrement "Isabelle" (1980) :
© Christine Guibert

Ami intime d'Isabelle Adjani au début des années 80, qui mieux qu'Hervé Guibert pouvait dresser le portrait le plus juste de la comédienne ? :

Adjani ou la vertu de l'excès

Un portrait d'Adjani ? Ainsi, moi aussi, je vais devoir trouver des teintes pour définir le bleu exact de ses yeux, et j'irais dans le catalogue d'un fournisseur de gouaches pour en tirer quelques bleus limpides et lointains, changeants, à la fois transparents et denses, bleus polaires ou d'outre-mer profonds ? Il y manquerait l'irisation, si particulière, si nette, acérée, argentée, du chat peut-être, mais d'une espèce rare : de la pure orfèvrerie.
Le corps a de ces métaphores, littéraires et usées, climatiques, minéralogiques, il faudrait donc me tourner vers la peau, d'une pâleur et d'une matité d'un autre siècle : une blancheur qui n'est pas poudreuse ni cadavérique mais qui tient de la porcelaine, de la lactescence, et où affleurent si facilement les bouffées roses du trouble, le subtil réseau des veinules, le maquillage inné d'un riche tissu peaucier, un ovale de femme gravé sur un camée ou renfermé précieusement dans le double-fond d'un sautoir, une adolescence scandinave.
Mais surtout, quel magnifique écran, quelle magnifique matière pour recevoir et rejeter la passion, pour la modeler, en vagues puissantes ou en frémissements, quel voile pour nouer les sentiments hagards, les dérives actives, les attirances fatales, les gouffres, de violents désirs de mort.
Les yeux, la peau, m'amènent à la voix, au cri, au rire, à cette cassure de la nuque qui projette la tête en arrière : un rire excessif, choquant, qui dévale en cascade, comme du sang qu'on perd, et qui aspire la vie, une machine musicale aussi, comme celles, archaïques, qui distillaient le vent ou la tempête sur les vieilles scènes de théâtre. Et le corps ? Il a été caché, longtemps, dans les films, à peine entraperçu, dorsal et blanc, assis, comme une poupée vide pour la toilette funèbre des Sœurs Brontë. Voilà qu'il est apparu, de force, dans ses deux derniers films : le corps doux et renversé, la monnaie d'échange du jeu pervers orchestré par Ivory dans Quartet, le corps meurtrier imaginé par Zulawski dans Possession. Les deux corps, l'un pastel, l'autre viandé par le cauchemar, ont révélé, encore, un instrument qui n'était pas figé dans le moule des modernités.
Les yeux, la peau, la voix, le corps, enfin, qui animent le jeu de l'actrice m'amènent à une question plus brutale : Pourquoi je suis de ceux qui aiment Adjani ?
J'aurais envie de répondre : parce que j'aime Goethe, Flaubert, Dostoïevski, Edgard Poe. Parce que j'aime les passions terribles, la chasteté enflammée, parce que ces hommes ont imaginé, décrit des femmes qui pourraient être elle. J'ai décidé qu'elle serait mon modèle d'identification féminine, et, chaque fois, elle apparait entre les lignes, elle donne corps, successivement, à Charlotte, à Nastassia Philipovna, à Salammbô, et elle ne déçoit jamais l'écriture.
Pour que cette identification tienne à travers les ans, et ne soit pas qu'une détermination aveugle, il a fallu qu'elle réoxygène son image, qu'elle l'enfle, par saccades, qu'elle m'étonne, de films en films, d'instants inouïs : ce fut d'abord Adèle H, emmurée dans sa folie amoureuse au point de ne plus voir d'objet de son amour, et de le croiser comme un inconnu, dans une avenue trop chaude du bout du monde ; puis ce fut la jeune fille grise et marron de Barocco, et cette scène sur un pont, avec Depardieu, où son rire aberrant faisait tomber un revolver à l'eau (j'évite d'aller voir ses films mineurs, du style Clara et les chics types, de peur de ruiner l'image que j'ai formée d'elle, mais je ne dis pas qu'elle n'est pas capable de comédie, de fantaisie, de modernité, j'attends seulement une comédie qui sera à sa hauteur, peut-être le film de Rappeneau qu'elle doit tourner cet été ?).
Il y a eu deux ans de répit. Elle a eu un enfant, Barnabé, qui veut dire fils de la consolation, et l’a protégé de la publicité. Certains ont dit : Adjani, c’est fini, c’était un feu de paille, une fabrication des médias. J’ai toujours répliqué : vous vous trompez, elle est la plus forte, elle reviendra, elle vous étonnera encore. J’ai toujours défendu l’excès comme une vertu. J’ai toujours aimé vibrer devant un écran, démultiplier mon désir devant un visage agrandi.
Adjani est revenue, dans deux films contradictoires, Possession et Quartet, auxquels elle résiste totalement, auxquels elle a apporté des émerveillements d’enfant, des langueurs félines, la pureté de son énergie. Qui d’autre mieux qu’elle pourrait jouer l’ivresse, comme dans cette scène de Quartet où Alan Bates la contraint à l’aguichage ? Et qui d’autre qu’elle pouvait simuler la blessure sans limites de Possession ? Elle n’a pas déçu : elle a surpassé l’attente.
Ceux qui avaient écrit, dans des notes-télé : « La Gifle, elle ne l’a pas volée » ont retourné leur plume dans des dithyrambes. Alors, comment Adjani s’habille, et ce qu’elle mange, et dans quelle boîte elle va danser, je m’en fiche un peu. Car elle figure mon désir fou de cinéma.

Hervé Guibert
Le Monde - 28 mai 1981


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