Interview pour De Force

21 octobre 2011

Interview donnée par Isabelle Adjani pour la sortie du film De Force, en salles le 26 octobre prochain.



Frank Henry vous a fait parvenir son scénario par personnes interposées...
Oui. C’est par le biais de connaissances que j’ai reçu son scénario, il avait pensé à moi en voyant des extraits punchy de La Journée de la jupe... J’ai lu et, très vite, on s’est vus. Je trouvais incroyable et franchement atypique le parcours de cet homme. Je savais qu’il avait été le scénariste majeur de Braquo (série que je trouve formidable et après laquelle mon admiration pour Jean-Hugues Anglade a redoublé !), et voilà qu’il avait écrit cette nouvelle histoire et qu’il avait l’intention de la mettre en scène, pour son premier coup d’essai.

Sa personnalité vous a intriguée ?
Je savais de lui 2 ou 3 choses. On connaissait dans le monde du cinéma le côté ancien grand flic passé à la réalisation avec Olivier Marchal, et là avec Frank Henry, on découvre le côté ancien grand bandit qui passe derrière la caméra, car il a quand même été la star du gang des postiches ! Cela dit, prudence ! Ne pas chercher à idéaliser le hors-la-loi ! Ce qui m’a intéressée c’est que par rapport à son passé, à son parcours, il ne pouvait que donner de ce milieu une approche différente, un regard différent, une écriture différente et une parole différente... En fait à travers cette histoire Frank Henry a eu le courage de se regarder en face, et comme dans ses romans, il a démystifié tout le pseudo romantisme qu’il y a autour des truands et des flics... Et j’ai vu là, l’occasion d’apprendre quelque chose de nouveau.

Dans quel sens ?
Avec ce dialogue complice actrice – réalisateur, on s’est rencontrés et je lui ai demandé : «Quelle est, pour vous, l’actrice idéale pour ce rôle de femme flic ? Qui c’est ce personnage ?» Et il m’a répondu : «Pour moi c’est Jodie Foster !». Et j’ai trouvé intéressant de rentrer, disons, dans la «masculinité» d’une Jodie Foster, comment trouver des signes de ça chez moi. J’aime cette question : «Qu’est-ce que je peux faire que je n’ai pas déjà fait, que je crois que je ne sais pas faire mais que, peut-être, je peux arriver à faire croire que je sais faire ?...» (Rires) Donc je me suis dit : «Tiens, qu’est-ce que je peux «jodiefosteriser» chez moi ?» et c’est la démarche que j’ai adoptée... De toute façon plus ça va plus je suis curieuse de choses que je ne connais pas et d’expériences qui seraient pour certaines casse-gueule, pour d’autres révélatrices et productives et pour d’autres encore qui seraient des raisons inutiles mais ça m’est égal ! Je suis arrivée à un moment où je peux m’ennuyer très, très facilement. Le genre d’ennui dont parlait Brigitte Bardot au moment où elle a arrêté le cinéma. Moi, comme j’ai fait des interruptions successives ça m’a permis d’oublier à plusieurs reprises ce métier et puis, en y revenant, d’en retrouver le désir. Je ne peux pas dire «oh lala ! Ça va là je n’ai fait que travailler, il est temps de m’arrêter», il est trop tôt et en même temps c’est trop tard pour que j’accepte l’ennui. Quand c’est ennuyeux, je ne suis pas capable de faire face !

Il faut vous surprendre vous-même ?
Oui. La seule façon de ne pas s’ennuyer c’est d’aller là où je ne sais pas ce que je vais faire de moi et de le faire avec des gens suffisamment casse-cou, doués et sympathiques...

Il y a chez Frank Henry un énorme désir d'acteurs...
Effectivement, il a un désir d’acteurs fébrile, de voir des acteurs incarner son histoire, ses dialogues... Comme il s’agissait de son premier film de réalisateur et qu’il n’avait pas d’expérience de directeur d’acteurs, il avait une forme de timidité au début du tournage, avec nous. Mais il était le chef de cette troupe. Frank peut être très carré, très déterminé ! C’était cool de voir son plaisir, son bonheur, de découvrir sur le terrain la mise en scène.

Comment avez-vous travaillé votre personnage de commandant ?
Avec la complicité d’un coach d’art dramatique avec lequel j’avais travaillé au théâtre sur “Marie Stuart“ et aussi sur La Journée de la jupe... Son rôle est de me garder dans une vigilance surtout quand le temps de tournage imparti est très court et qu’il faut aller très vite. Moi, j’aime bien être prête : ça veut dire s’organiser de façon à ce que les partis pris de jeu fonctionnent dans le cadre du film. Ça se fait beaucoup aux États-Unis, ça fait gagner du temps à la mise en scène que ce soit à l’équipe technique ou au metteur en scène. Et c’est d’ailleurs pour cela que de plus en plus je risque de me tourner à mon tour vers la mise en scène parce que je constate que je suis hyper consciente de l’ensemble du film à chaque tournage...

Comment définiriez-vous le commandant Clara Damico ?
C’est une femme qui n’a pas de vie. Ces femmes commandantes sacrifient tout à leur carrière et leur carrière les sacrifie à leur tour. Divorcée avec un ex-mari militaire, un ado qui fait des conneries, elle est totalement au service de la loi. Fatalement ce n’est pas la meilleure mère du monde parce qu’elle est bouffée par son travail et des compromis... Et puis se met en place l’engrenage de la trahison. Dans De Force tout le monde trahit ! Et tout le monde est puni d’avoir trahi. Pour moi, cette dimension-là dans le film est essentielle.

Vous manipulez Éric Cantona dans le film. Est-il aussi impressionnant qu'il en a l'air ?
Ce qui est étonnant c’est sa timidité, Éric c’est un ours timide ! Et moi il n’y a rien qui m’intimide plus que les gens timides parce que j’ai toujours la crainte de les bousculer. Et je pense que pour Éric c’est un challenge très particulier que de dévoiler une part de son intimité. C’est paradoxal car il faut être impudique pour être acteur.

Vous avez une scène d'amour torride avec Éric Cantona...
Bonne ou mauvaise, c’est mon idée ! J’ai dit à Frank : «Pourquoi se mettre au lit ? Il a des jolies fesses Cantona, on va amorcer la pulsion sexe contre la porte !» Je suis allée voir Éric, je lui ai dit «Ça ne te dérange pas si je fais des choses que je ne devrais pas faire», et il m’a répondu «Non, non, je suis d’accord». Et on a tourné cette scène éclair où c’est elle qui a un flingue et pas lui. Là, c’est la femme qui prend le dessus, c’est elle le maître dans une pulsion sexuelle !

C'était un tournage éprouvant ?
Un tournage d’hommes ! À part le procureur qui est un homme déguisé en femme, qu’interprète Anne Consigny, je n’avais que des mecs autour de moi ! Il y avait de la testostérone partout au milieu de conditions météorologiques souvent sévères, du mauvais temps glacial, enfin des trucs durs... C’était un terrain vigoureux qu’il fallait arpenter. Il y avait un côté «roots» sur le tournage, rien à voir avec les clichés de la star chochotte et chouchoutée ! J’aime bien qu’on ne fasse pas attention à moi, en tout cas sur ce type de tournage, le traitement star c’est super contre productif ! J’avais connu ce genre de tournage à l’arrache sur Mammuth, mais j’avais peu de scènes et sur quelques jours seulement. Une présence fantomatique, c’est le cas de le dire, là en revanche sur De Force c’était plus... musclé...

Y a-t-il plus de risques à tourner un premier film ?
Un premier film c’est toujours un risque, toujours ! Mais être acteur, c’est être preneur de risques, qu’on s’en souvienne ! Et ce n’est pas Éric Cantona, Simon Abkarian ou Thierry Frémont qui vous diront le contraire...

Le générique de fin réserve une surprise... Vous y chantez...
Oui... Une chanson très Gainsbourg - 80 ! C’était une idée de Frank. Je lui ai dit : «C’est saugrenu, je ne suis pas chanteuse !». Il a insisté. Je sais qu’il est très fan de musique rock - il crée d’ailleurs les plus belles guitares du monde, c’est un luthier hors pair et il a offert deux sublimes «grattes» à mes fils ! – Étonnant !