À cœur ouvert dans Air le mag

4 novembre 2011

Air le mag, le magazine disponible gracieusement dans les restaurants McDonald's, a rencontré Isabelle Adjani et propose dans son numéro de novembre une interview de la comédienne actuellement à l'affiche de De Force.


Isabelle Adjani a repris, depuis deux ans, le chemin des studios sans pour autant sacrifier celle qu'elle est. Femme flic au coeur tendre dans De Force, elle a choisi Air le mag pour un entretien aux allures de conversation libre et sans artifices.

Air le mag : Rencontrer Isabelle Adjani, c'est rare et intimidant...
Isabelle Adjani : Ah non, non, non ! Il n'y a rien qui m'intimide plus que les gens intimidés ! Vous n'avez pas le droit de me faire ça ! (rires.)

Air le mag : Quand on parle de vous aux gens, on sens un énorme élan d'amour et de tendresse à votre égard...
I.A. : J'aime beaucoup entendre cela. Vous savez, à partir du moment où l'on devient connu, on vit isolé. Quand je reçois des marques d'affection comme celles que vous venez de m'offrir, c'est un bien-être immédiat. Je réalise alors que je ne fais pas ce métier pour rien. C'est drôle, les gens viennent toujours dire leur admiration avec pudeur et discrétion : ça leur demanderait presque du courage. La bienveillance et la gentillesse sont deux qualités ringardisées et méprisées aujourd'hui. Ce que je trouve méprisable. Je fais partie des gens qui assument d'être gentils. Même au risque de passer pour une "quiche" !

Air le mag : Avec tout cet amour autour de vous, pourquoi êtes-vous si rare ?
I.A. : Je suis très casanière. J'ai envie qu'on me fiche la paix. J'ai redécouvert le confort de l'anonymat, un luxe dont je ne soupçonnait plus l'existence. Je n'ai pas envie de me montrer quand je n'ai rien "à vendre". Rejoindre le cirque de la meilleure "vanne" des talk-shows, ce n'est pas ma tasse de thé. Je préfère ne pas participer à cette course au vide. La télé comme deuxième salon, non merci ! On m'a toujours appris à fermer la porte pour ne pas laisser entrer les cons.

Air le mag : Pourquoi avoir choisi Air le mag pour parler de De Force ?
I.A. : J'avais envie de m'adresser aux gens, à ceux qui vont non-stop au cinéma. Moi aussi, à vingt ans, j'ai fait partie de ces spectateurs qui se nourrissaient de cinéma. Je grignotais un petit truc au coin d'une rue et je retournais me plonger dans une salle.

Air le mag : Comment avez-vous eu envie de travailler sur le projet De Force ?
I.A. : J'ai lu le scénario de Frank Henry, le réalisateur. Je trouvais intrigants ces personnages partagés entre leur devoir et leur manque de parole vis-à-vis de ce devoir. J'ai vite capté le parcours du réalisateur, cette façon de mettre à distance son passé de grand bandit à travers le cinéma (NDLR : Frank Henry a passé vingt et un ans en prison avant de devenir écrivain et scénariste). Ce mec n'est pas banal. Je trouve fascinant cette manière qu'il a de se réinventer pour et à travers le cinéma. Je suis arrivée à un point de ma carrière où il ne faut pas que je m'ennuie. Et je m'ennuie vite. J'aime les projet qui ressemblent à l'école buissonnière, aux chemins de traverse. Comme le film de Frank.

Air le mag : On a l'impression que vous travaillez très "à l'humain" et non plus en pensant "carrière"...
I.A. : C'est vrai. J'ai besoin de la rencontre humaine. Je ne supporte plus d'obéir, j'ai besoin de partager, de travailler "avec" et non plus travailler "pour". Je ne veux pas qu'un réalisateur me commande. Il faut être très jeune pour le supporter. J'accepte d'être au service d'un film, mais pas d'une personne. Le conflit ne m'intéresse pas. J'ai besoin d'échanger en douceur. Nous vivons dans une société individualiste et en souffrance. Le milieu du cinéma est une des dernières "corporations" encore un peu protégées. La solidarité est vitale pour l'âme d'un film aussi. Je suis toujours surprise quand on me parle de telle ou telle actrice qui ne dit bonjour à personne sur un plateau... Oublier l'équipe, c'est tout perdre. Oui, je suis solitaire dans la vie, mais j'adore cet esprit de famille propre au tournage. J'ai rencontré le premier homme de ma vie sur un plateau, donc je sais ce que c'est que d'être proche des gens dans ces moments-là. Attention, je ne suis pas en train de dire que "tourner", ça permet de se trouver un mec ! (Rires.)

Air le mag : Ça veut dire que, demain, on peut vous envoyer un scénario... Est-ce facile de travailler avec Isabelle Adjani ?
I.A. : J'espère bien ! Vous savez, la plupart des projets que je reçois ne sont ni faits ni à faire... Je suis très pragmatique. Quand on attaque un projet, on est là pour mener les choses à leur terme. On joue, on tourne, il faut que les images soient montables. Finalement, en un certain sens, je suis un peu productrice artistique. Je n'ai pas envie de me limiter à ma petite place d'actrice. J'ai d'ailleurs créé la propre société de production : j'ai mis des scénarios en route, je fais du développement.

Air le mag : On vous verra bientôt dans une comédie dramatique d'Alexandre Astier. Aimez-vous rire dans la vie ?
I.A. : Je crois que je ne fais que ça. Quand je ne pleure pas... Le culot mélangé au charme, les gens un peu excentriques, les situations qui vous mettent dans l'inconfort sans vous humilier, les personnages drôles, me font rire. Mais seulement quand ce n'est pas bêtement facile ou méchant. Je n'aime pas, dans la nouvelle génération d'humoristes, les "salauds" à qui on a envie de filer des coups de tatane sous le menton...

Air le mag : Air le mag est lu par un jeune public. Vous avez un ado de seize ans. Pensez-vous qu'il est dur de grandir en France aujourd'hui ?
I.A. : Pour mon fils, c'est forcément moins difficile. C'est un enfant à l'abri, il vit cette année chez son père, à New York. Mais les jeunes d'aujourd'hui se heurtent à une société qui se cherche. Il se retrouvent surexposés et impuissants face aux difficultés sociales. L'atmosphère tendue est attisée par les médias. Il faut s'accrocher à soi-même pour faire du chemin dans cette souffrance psychosociale. On est dans une période pré-révolutionnaire, non ?

Air le mag : Ça vous touche quand les jeunes vous reconnaissent dans la rue ?
I.A. : Oui, beaucoup. Je suis toujours surprise. Je ne sais pas exactement ce que je représente pour eux. Est-ce qu'ils m'ont découverte par accident ? Par leurs parents ? Moi, j'ai un fils que je n'ai jamais obligé à voir mes films ! Je lui ai juste montré Le petit bougnat, mon premier rôle, pour lui prouver que j'avais eu douze ans et demi, moi aussi. Il n'en est pas revenu ! (Rires.)

Air le mag : Quelle est votre philosophie aujourd'hui ?
I.A. : Je n'ai pas de temps à perdre. Aucune envie de subir les malveillances extérieures ! J'ai toujours fait passer ma famille avant ma carrière, ce qui m'a valu les foudres des uns et des autres. Mais, au moins, aujourd'hui, je me ressemble. J'ai besoin de m'entourer de gens qui ne sont pas là pour enlever du bonheur mais pour en apporter. Je veux croire que la vie est belle. Je connais le malheur, les épreuves. On reste humain malgré notre statut privilégié. Les coups durs, c'est démocratique. Mais vouloir être heureuse, c'est un choix. Ressentir de la joie, on peut y arriver.

Propos recueillis par Amandine Scherer.