Interview d'Alexandre Astier

30 juin 2012

Extraits d'une interview donnée par Alexandre Astier pour la sortie de son film David et Madame Hansen. Seuls certains passages ont été retenus afin de ne pas trop dévoiler l'intrigue et préserver l'effet de surprise.



Tournage Top Secret
Avant même de connaître Isabelle Adjani, j'ai eu l'impression qu'il lui fallait de la discrétion pour travailler. Et je ne suis pas contre ! En sortant de "Kaamelott", je voulais faire un film avec peu de gens, une boîte à savon, une allumette et deux bouts d'élastique... même si cela n'y ressemble pas vraiment (rires) ! Je l'imaginais comme une cour de récré, un bac à sable tout propre dans lequel je pourrais jouer avec quelqu'un.
Inventer, c'est impudique pour moi : je n'aime pas qu'on me regarde faire, ce qui était aussi le cas sur "Kaamelott" où je m'isolais pour réécrire.
Une idée reste fragile jusqu'à ce qu'elle soit réalisée. C'est particulièrement le cas sur ce film : il fallait que les gens soient bienveillants et précautionneux avec ces idées. Tout est possible lorsqu'un tournage est élégant et il le devient par le silence, la discrétion et les gens qui déposent leur savoir-faire dans le pot commun. Fermer un tournage permet cela. C'est vrai qu'à l'inverse, l'attente peut être décuplée. Mais il va bien falloir en créer une, à un moment donné. Par contre, cela n'était pas mon but : il ne s'agit pas d'"un film à barouf", il ne s'est rien passé d'incroyable, on a juste tourné un long métrage ! Maintenant, Adjani joue dedans et, quand on lui fiche la paix, il y a une alchimie qui, selon moi, mérite de rester un peu secrête.

Madame Hansen
Adjani est une virtuose, au sens musical du terme : elle prend possession de la partition et la rend unique, la signe. En toute modestie, j'ai essayé d'écrire ça pour elle, avec un personnage qui change abruptement d'attitude, capable de verve et de style, puis en détresse totale. Il fallait quelqu'un qui soit à l'aise dans tous les accidents du personnage et qui élargisse la palette du rôle, au-delà de ce qui est écrit.
Ma mère m'a toujours dit qu'un texte est dangereux, parce qu'il contient la somme de clichés et de freins au rôle. Il faut que ce cadre existe mais le métier n'est pas de jouer ce qui est écrit. Isabelle Adjani connaît son texte au mot près mais tout est dans le "comment", dans une interprétation si personnelle qu'elle n'est pas copiable.
Écrire un texte à quelqu'un est aussi une déclaration, une manière de lui dire "je vous adore puisque vous m'inspirez et je vous crois capable de le jouer". Adjani dit qu'un film fait par un acteur, même s'il a d'énormes défauts, n'est jamais faux. Je pense que, dans son esprit, elle parle d'une œuvre portée par la volonté de jouer. Je crois effectivement que lorsqu'un film est conçu autour du jeu, il est emprunt d'une vraie sincérité.
À partir du moment où un acteur a tourné les plus belles histoires avec les plus grands, on peut penser qu'il est difficile de le séduire. Beaucoup de cinéastes se demandent comment y parvenir : je ne m'étais pas trompé en pensant qu'Isabelle Adjani viendrait si elle pouvait y prendre du plaisir. Je n'avais pas les moyens de "l'amuser" avec autre chose que le texte. Je savais aussi que sur le tournage, je ne pourrais pas me contenter de suivre le planning à la lettre et de poser la caméra là où c'était prévu. J'ai toujours cherché à injecter de la vie dans une scène, à réagir en fonction du moment, et c'est ce qui nous a réunis autour du film.

Et David
Ma mère m'a appris ce métier en me montrant des films de De Funès. C'était lui aussi un virtuose dans les ruptures, la vitesse d'exécution et les changements d'état. Ma mère m'expliquait qu'aucun de ses partenaires n'était arythmiques face à lui. C'est le même principe avec Adjani : on ne peut pas avoir peur des virtuoses parce qu'ils vous sauvent de tout, même s'il ne faut pas être une tôle (rires) ! Le plus dur pour un comédien, c'est de se retrouver face à un mauvais ! Quand on aime le ping-pong - et le film est écrit de cette manière - les scènes s'enchaînent sans souci. Il n'y a rien de plus agréable que de jouer face à Adjani.
J'ai toujours pensé que la meilleure façon de diriger un comédien était de jouer avec lui. C'est pour cette raison que je voulais absolument incarner David. Il est comme un orphelin dans son environnement : c'est un Français en Suisse ; il est nouveau dans la clinique ; il a une gueule différente. C'est pour cela que Madame Hansen le repère... Je ne filme pas des histoires ou des personnages, mais des acteurs. Même lorsque je ne suis pas dans la scène, je vais toujours parler aux comédiens, je vais me mettre dans la peau de ceux qui jouent et cherchent la dynamique. J'avoue que lorsqu'une scène est juste à l'oreille, il faut vraiment qu'il y ait un gros problème technique pour que je la retourne.
La scène-clé du film pour moi, c'est celle de la station-service avec ce monologue, filmé champ contrechamp avec une table et un café. Point. J'ai eu envie de cette scène avec Adjani avant tout le reste. C'est le moment où David bascule dans ses certitudes et laisse sa curiosité l'emporter. L'un de mes films préférés est Garde à Vue : un bureau, un néon, deux personnages... mais quels acteurs !

Reflets dans un clin d’œil
(...) Lorsque l'on voit pour la première fois Madame Hansen, dans l'ombre et avec ses lunettes noires, on pourrait penser à un jeu sur l'image d'Adjani, mais ça n'est pas le cas ! Ce premier plan de Madame Hansen est une métaphore de l'araignée, tapie dans l'ombre où elle observe l'environnement. En revanche, quand on travaille avec Isabelle Adjani, on apprend à gérer son regard car le montrer, c'est provoquer quelque chose à l'écran. Le bleu de ses yeux est incroyable et son attitude habituelle pour regarder le monde et les gens, c'est de porter des lunettes. Elle le fait dans son quotidien et pour beaucoup d'acteurs, ça n'est pas pour éviter qu'on les reconnaisse mais pour que l'on ne voit pas où ils regardent. C'est une protection, et c'est vrai pour Adjani. Elle et Madame Hansen ont en commun du panache, de la classe et une incroyable répartie. Avec les très grands acteurs, il y a toujours des points communs avec leurs personnages : ils s'investissent tellement qu'ils sont, quelque part, le rôle. (...)