Interview d'Isabelle Adjani

4 juillet 2012

Pour David et Madame Hansen, entretien d'Isabelle Adjani à propos de son rôle, du film et de sa relation avec le réalisateur et son partenaire à l'écran Alexandre Astier.



Alexandre Astier explique que pour vous «séduire», il pensait qu’il fallait vous composer une «partition pour virtuose» et être certain que vous alliez vous «amuser» sur le tournage...

M’amuser n’est pas vraiment le bon terme. Y prendre plaisir, oui. Instinctivement, Alexandre Astier est un acteur qui sait, sent et vit les choses : il n’est pas du genre à avoir envie de s’ennuyer ! Pourtant un fond de personnalité que l’on partage, c’est cette petite mélancolie flottante. On cherche tous les deux à l’éloigner. Je travaille peu parce que si je pressens qu’un tournage est porteur d’ennui, à travers son scénario ou le metteur en scène, je ne tente pas ma chance (rires).
Le film d’Alexandre Astier n’est pas en force : sa puissance est dans la retenue et l’on ressent sa fibre mélomane. DAVID ET MADAME HANSEN se tisse dans le rythme, le tempo, la musicalité... Je trouve que c’est plutôt Alexandre Astier le virtuose, car il cherche à rendre aussi les autres virtuoses.

Alexandre Astier tenait à un tournage en équipe réduite et fermé à la presse : comment l’avez-vous vécu au quotidien ?

Quel acteur n’a pas envie de discrétion, de simplicité et de sérénité pour accomplir le travail auquel il croit ? Personne, à commencer par Alexandre Astier, n’avait envie de cirque. Aucun de nous deux n’apprécie le bruit, le show off, les mots pour rien. Alexandre Astier est très populaire mais il a une personnalité sauvage, tendre et extrêmement pudique. J’admire son sens de la comédie, parce qu’il sait être à la fois dans la nuance et dans l’effet «mouche».

Compositeur, acteur, scénariste, réalisateur : est-ce qu’à vos yeux Alexandre Astier est un chef d’orchestre accompli ?

Lorsque j’ai commencé le film, je lui ai dit «Vous pouvez me diriger à la baguette, j’adore ça !» (rires). Alexandre Astier est un vrai directeur d’acteurs : dans "Kaamelott", il n’y a pas un comédien — jusqu’aux silhouettes — qui produise une fausse note. J’avais une confiance réjouie dans ses indications de cadences de jeu.
Plutôt qu’un «chef d’orchestre», je parlerais d’un homme-orchestre, dans une industrie où cela est difficilement accepté. Il n’est pas dans la «conformité ambiante» et j’aime beaucoup cela. Tout fonctionne aussi parce qu’il est d’une intégrité artistique à la fois candide et inspirée. Cela ne me serait jamais venu à l’esprit de me dire : «Il veut contrôler toutes ces choses, de la mise en scène au montage en passant par la composition musicale et l’interprétation, mais comment peut-il y parvenir ? On ne peut pas être doué pour tout etc...»

Votre part d’investissement est-elle néanmoins différente, peut-être protectrice, sur le premier long métrage d’un réalisateur ?

Alexandre Astier a déjà beaucoup d’expérience et il était prêt à réaliser son premier long métrage. Il connaît la technique, sait diriger les acteurs bien mieux que certains «routiers» du cinéma. Nous les comédiens, nous nous estimons chanceux aujourd’hui lorsqu’un metteur en scène sait nous diriger, je n’exagère pas.
Nous avons travaillé ensemble sur le scénario : nous sommes tous les deux des entêtés. Nous sommes même rentrés dans des conversations assez énergiques, mais c’était toujours au service du film. Il n’était pas question d’ego pathétique, comme cela peut se produire sur les premiers films — pas tous dieu merci — où les réalisateurs sont tellement paniqués à la perspective de ne pas rencontrer la reconnaissance qu’ils se bloquent humainement et créativement.

Comment avez-vous appréhendé ce personnage de Madame Hansen-Bergmann, au parcours et aux émotions «accidentés», toujours en ruptures ? l’empathie vous est-elle nécessaire pour incarner un tel rôle ?

Les répliques comiques de Madame Hansen-Bergmann font partie de ces ruptures de ton. C’est un cadeau pour les acteurs, les répliques dont on peut se souvenir ! Alexandre Astier est bien trop exigeant vis-à-vis de lui-même pour s’autoriser des facilités : c’est un homme qui a de l’éducation, du respect pour ce que l’autre a de plus valeureux. Toujours avec un humour subversif, à la "Kaamelott".
Dans le film, Madame Hansen-Bergmann passe de la petite fille à la dame grincheuse. David ne peut présumer ou présager de rien : pour lui, être à son contact, c’est une éducation de vie. Sa personnalité n’est pas forcément sympathique, elle peut être insupportable et elle teste le facteur humain en permanence. Face à David, sa fiancée et le frère de celle-ci, elle met tout le monde à l’épreuve, et personne ne capitule humainement, personne ne la lâche, ce qui lui permet à elle-même de lâcher prise à son insu. J’aime beaucoup cette notion du facteur humain, qui, s’il reste constant et fiable, devient capable de rétablir la santé psycho-émotionnelle de l’Autre avec un grand A.

Que pensez-vous de l’impact d’un homme comme David, ni psychiatre ni thérapeute, sur l’évolution mentale de Madame Hansen-Bergmann ?

Justement elle se trouve plantée dans un endroit, où elle est censée retrouver ses facultés mais ce travail clinique ne donne rien depuis un an. Lorsque David est engagé comme ergothérapeute, c’est donc le facteur humain qui va faire la différence. Il va la prendre en charge avec une attitude un peu distante, mais une compassion permanente, sans la juger, même s’il la remet en place ouvertement à quelques occasions. Par ce biais, Madame Hansen-Bergmann renoue avec des retours de vie, en dépit de cette amnésie partielle qui a figé le cours de sa vie. David est là pour accélérer une cicatrisation à travers sa disponibilité humaine. L’interaction entre eux m’a beaucoup touchée : au contact de Madame Hansen-Bergmann, David prend conscience qu’il ne «la voyait pas comme ça sa vie», sa propre vie à lui, comme dans la chanson de Souchon.

Comment définiriez-vous la tonalité du film qui est à la fois un road movie et une chronique psychologique avec des saillies humoristiques ?

C’est une comédie dramatique, au sens classique du terme, c’est-à-dire une comédie de la vie, ici sans cesse en rupture de ton. Une comédie psychologique aussi. Les personnages ne savent pas où ils vont, cocassement téléguidés par le déséquilibre psychique dans lequel se trouve Madame Hansen-Bergmann. Tout se décale, les sentiments, les déplacements, les prévisions...
La narration est réjouissante pour tous ces décalages, ces imprévus que peut proposer la vie, si on n’a pas peur de sa fantaisie, de la suivre. Il y a de la comédie américaine à la Nora Ephron, on est dans le doux-amer, dans un romantisme de charme, et de sympathie désarmante. Alexandre Astier est pour moi, un mélange de Tom Hanks et Billy Cristal trentenaires.

Sans dévoiler le cœur du film, parlez-nous de la scène de la piscine où Madame Hansen-Bergmann est poussée dans ses retranchements par David...

Il y a tout un inconscient qui parcourt le film. Chaque visionnage m’en a apporté un nouveau regard, alors qu’il a l’apparence d’une œuvre toute simple, jolie, douce et tendre. Pour cette scène, j’ai un peu forcé la pudeur d’Alexandre Astier, pour qu’il aille plus loin... Il y a une mise en scène de cadre mental créée à l’intérieur de ce bassin de piscine vide, qui propose une aire de jeu thérapeutique autorisant un travail de régression psychoaffective. David n’a pas de formation psychiatrique ni psychanalytique, lorsqu’il découvre Madame Hansen-Bergmann, à l’aube, assise en lotus devant un coffret de jouets, en pyjama et avec, posées sur son nez, les lunettes de déguisement d’une gamine qui fêterait ses 8 ans. Il arrive là sans savoir à quel point le jeu transactionnel qui va suivre peut être dangereux.
Esthétiquement, c’est un moment très excentrique et pourtant très authentique. C’est une scène où il y a du suspense... Elle a été victime d’un court-circuit psychique, soudain déconnectée du réel, des autres, même si l’on sent qu’elle cherche le chemin de sa mémoire. Tout l’enjeu est là. Est-ce que le déclic permettant à Madame Hansen-Bergmann de sortir de son brouillard va se produire ? Elle pourrait s’enfoncer, se noyer dans ce bassin vide et David doit opérer comme le maître-nageur de son monde intérieur. Il va s’agir de se pencher sur autrui avec douceur et compassion.

Vous avez souvent joué des femmes atteintes d’un «trouble de l’âme» comme dans CAMILLE ClAUDEL, l’ÉTÉ MEURTRIER ou encore LA JOURNÉE DE LA JUPE : toutes ont en commun, avec aujourd’hui Madame Hansen-Bergmann, cette force de caractère et de panache...

Oui et non. Les personnages unidimensionnels ne m’attirent pas, mais ceux qui sont d’envergure modeste, d’une apparente neutralité peuvent aussi hanter l’écran... C’est un registre que je n’ai pas beaucoup abordé mais qui m’intéresse. Je ne relie pas vraiment Madame Hansen-Bergmann à ces autres rôles. Mais bien sûr, elle a du panache.

Est-ce que vous vous retrouvez dans le parcours artistique d’Alexandre Astier, marqué par la colère envers le conformisme ?

Je partage avec lui ce besoin vital de non-conformisme. Je crois que c’est pour cette raison qu’il s’autonomise jusqu’aux extrêmes. Pour revenir à cette idée d’ «homme-orchestre», Alexandre Astier va aller prendre la direction de plusieurs postes, non pas par mégalomanie ou goût du pouvoir, mais par souci de liberté là où il se sent inspiré pour faire exister les histoires qu’il a à raconter. Il prend la route et embarque les auto-stoppeurs que nous sommes pour que le film permette l’évasion. Dans ce qu’Alexandre Astier est le plus à même — non pas le meilleur ou le seul — d’accomplir, il va oser s’engager. En prendre la responsabilité, aussi, d’un point de vue créatif et humain.

À l’image de Madame Hansen-Bergmann, même si elle le subit, avez-vous appris aujourd’hui à être dans l’instant présent ?

Il a fallu, même à Bouddha, toute une vie pour y parvenir (rires) ! Je suis dans l’instant présent quand je travaille mais dans ma vie, je ne l’ai pas encore atteint. Pendant longtemps, j’ai été une franche passéiste et aujourd’hui, j’essaye de ne pas trop me projeter dans un futur imaginaire. Ce que je cherche dans ce «métier» — en fait, je préfère parler de profession de foi et dire que j’ai du métier — c’est la transmission... J’adore la précision, la rigueur, mais aussi l’inattendu, le côté buissonnier d’un tournage : l’imprévu me remplit de joie. Si un film ne vous accompagne pas dans une direction inattendue, tout en vous ramenant à ce que vous en espériez, c’est qu’il n’y aura pas d’envol. Je préfère une œuvre ratée, inégale, même bancale, mais qui respire, qu’inerte, en anoxie et clouée au sol.
Les grands acteurs et metteurs en scène ne sont pas des fonctionnaires ou des commerciaux, ils ont besoin que leur talent, leur expérience et l’intelligence de leur dextérité soient bousculés. Lorsqu’il se passe ce qui ne devait pas se passer, tout peut arriver, un film peut enfin exister avec son identité à lui seul !