Isabelle Adjani fait Le Point

8 décembre 2014

Confidences. Isabelle Adjani évoque pour Le Point sa carrière, Depardieu, Trierweiler...





Par Jérôme Béglé et Violaine De Montclos

Isabelle Adjani reçoit à l'hôtel Meurice. Comme Salvador Dali et Florence Gould avant elle. Elle a élu domicile dans ce palace de la rue de Rivoli pour, le temps des représentations de "Kinship" au Théâtre de Paris, se "protéger des soucis de la vie quotidienne", être toute à sa pièce. Elle aime la baignoire du Meurice, plus grande que celle de son domicile. Elle a rendez-vous, après notre interview, avec son analyste. Il sera 21 h 30. Voilà, Isabelle Adjani, c'est tout cela, manies, soucis pas exactement ordinaires. Pourtant, aucun sujet, dans l'entretien que la star donne au fond du restaurant, sans lunettes noires et sans manières, n'est tabou: Valérie Trierweiler, Gérard Depardieu, l'analyse freudienne toujours en cours, les choix de carrière malheureux, la mère dont elle parle pourtant si peu... Et puis la Comédie-Française, cette maison qu'elle quitta il y a quarante ans, pour le meilleure et pour le pire, et où on aimerait tant, un jour, la voir revenir.

Le Point: Pourquoi avoir dit oui à cette pièce inconnue?
Isabelle Adjani: Le théâtre me manquait, je cherchais un texte à créer pour retrouver la scène, mais je ne voulais pas d'un texte trop écrasant. J'avais envie d'une histoire qui me parle de manière directe. Et, lorsqu'on m'a proposé la pièce de Carey Perloff, j'ai eu le sentiment que ce qu'elle racontait ne m'était pas inconnu...
L'histoire d'une femme mûre qui tombe amoureuse d'un très jeune homme...
Plutôt l'histoire d'une femme qui a besoin que quelque chose arrive dans sa vie. C'est le cas de beaucoup de femmes que je connais, elles attendent quelque chose, elles ne savent plus très bien quoi, mais, lorsque l'amour frappe, elles savent. Et puis il y a cerre relation triangulaire, l'amie-mère, le fils séducteur et la femme éprise.
Rien de très compliqué à jouer pour vous...
Oui, d'accord, ce n'est pas un grand classique du répertoire. Mais, vous savez, un grand texte vous protège, c'est un rempart, alors que, paradoxalement, jouer cette pièce-là, c'est une vraie prise de risque. Évidemment, j'ai toujours affaire à des puristes qui protestent, les poings sur les hanches: "Mais comment, on veut du Racine, du vrai!"
Parce qu'on sait combien vous aimez la langue. N'avez-vous jamais regretté ce moment, décisif, où vous avez quitté le Français pour le cinéma?
Ah, mais si vous saviez dans quel état je suis lorsque je vais à la Comédie-Française! Même dans la boutique je me mets à chialer... Ce lieu, je ne l'ai jamais déserté complètement, une partie de moi y est toujours, c'est encore un peu ma maison, mais cette maison, c'est moi qui ai été contrainte d'en partir. L'été dernier, je suis allé voir "Lucrèce Borgia" et je me suis retrouvée place Colette à attendre Guillaume Gallienne et Éric Ruf (les deux principaux interprètes de la mise en scène de Denis Podalydès), absolument bouleversée par le spectacle que je venais de voir. Le travail de dramaturgie accompli par Éric Ruf est inouï. Lorsqu'ils sont arrivés, je leur ai dit, et la phrase est sortie toute seule: "Vous faites exactement ce que je devrais être en train de faire..."
Vos choix sont parfois difficiles à comprendre...
Je ne fais pas profession de services, mais de désirs. Il y a des comédiennes qui construisent leur carrière de façon intelligente, certes, mais politique, moi, je ne suis pas comme ça. Ma vie a toujours pris le dessus pour le meilleur et pour le pire, et dans cette vie il y a eu beaucoup d'empêchements. J'ai été très attachée, pour ne pas dire aliénée, tant qu'elle était vivante, à ma famille. Aujourd'hui, mes ascendants ne sont plus là, mes enfants sont élevés, peut-être que maintenant le cinéma, le théâtre, cela peut devenir toute ma vie...
Et quand vous hésitez, qui consultez-vous?
Je n'ai pas eu que des bons conseillers. Quant à choisir seule, pour se faire confiance, il faut se sentir protégée. J'aurais adoré être la diva que l'on a fantasmée, entourée d'esclaves, choyée! Mais il se trouve que ma vie, ce n'est pas ça du tout, ma vie est tellement, et tant pis si je déteste ce mot désormais, "normale"...
Vous avez refusé d'incarner Anne Sinclair dans "Welcome to New York", vous en a-t-elle remerciée?
Non, mais je crois savoir, par relation interposée, qu'elle y a été sensible. Je pense que même un artiste ne peut pas s'autoriser n'importe quel type de fiction quand les gens concernés ont leur vie à vivre et sont déjà persécutés. Or je craignais que le film n'évolue vers quelque chose de misogyne, je n'y avais plus ma place. Et puis, il y a eu une espèce d'identification du metteur en scène au personnage, j'ai eu l'impression que Ferrara était fasciné, fou amoureux de Depardieu, c'est ce que j'ai dit à Gérard: je ne veux pas vous servir d'accompagnatrice, tenir la chandelle le soir quand vous irez boire des coups et vous taper sur les cuisses!
Vous avez souvent manifesté votre empathie pour ce que vous appelez le "malheur féminin". Que vous inspire le cas de Valérie Trierweiler?
Elle est sûrement de mauvaise foi quand elle dit qu'elle n'a pas cherché la vengeance, mais c'est une mauvaise fois tellement romanesque que moi je suis aux anges. Pourquoi la condamner? Il y a quelque chose de barré dans sa démarche qui me plaît, et qui me plaît d'autant plus qu'elle déplaît aux autres. Tous ces gens qui prennent l'air affligé, indigné en évoquant son livre, "quel mal elle fait à la France", ça me fait tellement rire! La France, elle est dans un tel état en ce moment, qu'est-ce que ça peut foutre que cette dame fasse un peu plus de dégâts? Cette attitude de mépris, de condescendance à son égard, c'est si facile, comme s'il ne s'agissait que de la promotion narcissique d'une pauvre femme vulnérable... Mais enfin, c'est une femme de tête! Elle n'a pas été seulement spectatrice du chemin parcouru par François Hollande vers la présidentielle, elle l'a aussi en partie construit avec lui... Alors, cette revanche, moi j'oserais dire que c'est plutôt une avancée pour les femmes. Cela n'empêche pas mon admiration et mon amitié pour Julie Gayet.
Que vous inspire la politique aujourd'hui?
Nous sommes tous dans une forme de fatigue, de désillusion, nous avons besoin d'un peu de verticalité.
D'un chef?
Non, de quelqu'un qui se tienne, intérieurement, extérieurement, qui nous donne une forme de cohésion.
L'exil fiscal de Gérard Depardieu, ce qu'on a dit de lui, puis des déclarations tonitruantes, qu'en avez-vous pensé?
Bien sûr, qu'il aille raconter que la Russie est le pays des libertés, cela m'a posé un problème, c'est absurde, et puisqu'il est capable de pulvériser par défi son image, son capital de sympathie, il aurait pu mettre ce culot au service d'autre chose, mener Poutine par le bout du nez, prendre un passeport russe en exigeant qu'on libère les Femen! Mais Gérard s'est comporté comme un géant traqué qui présente toutes les parties de son corps, les unes après les autres, ce qui a excité la mitraille. On peut dire que cela relève de la psychanalyse, que c'est délirant, que cela exprime une grande déshérence intérieure, pourtant ce n'est que de cela qu'il s'agit. Mais personne n'a voulu comprendre. L'esprit français peut être tellement moralisateur, tellement prompt à jeter l'opprobre...
Vous lui gardez votre sympathie?
Évidemment. Je déteste ce genre de chasse à l'homme.
Vous êtes même vous-même allée, un temps, vous installer en Suisse.
Passage éclair, oui, mais pas pour des raisons fiscales, désolée, puisque je réglais mes impôts en France et que je payais un forfait là-bas ; autant dire que cela ne m'a jamais coûté aussi cher!
Alors, pourquoi?
Parce qu'il existe une très vieille loi helvétique qui protège les mères, qui empêche le père de demander la garde, vous pouvez vérifier. Après la naissance de mon second fils, le litige qui m'opposait à son père m'a fait prendre cette décision.
Vous avez fait une psychanalyse...
Oui. D'ailleurs, c'est drôle, je n'ai pas vu mon psy depuis longtemps, mais je le vois juste après vous, à 21h30. J'ai besoin de faire un point.
Cela vous aide à vivre?
Beaucoup plus que cela, l'analyse m'a sauvé la vie. A un moment de mon existence où j'étais dans une difficulté absolue, j'ai entrepris une cure que je n'ai pas lâchée, avec un vrai psychanalyste sérieux, érudit, un homme qui a travaillé en clinique, pas du tout de façon, disons, "parisienne". C'est le docteur Catherine Dolto, la fille de Françoise, qui me l'avait indiqué pour un proche et puis, finalement, c'est moi qui suis devenue sa patiente. Mais vous savez, une analyse, c'est dur, cela demande du courage.
Vous parlez volontiers de votre père algérien, mais peu de votre mère allemande. Elle est décédée en 2007, elle a donc suivi votre carrière: comment a-t-elle vécu ça?
Elle est restée une femme-enfant toute sa vie, elle ne m'a jamais rassurée, je devais la protéger de ce qu'on disait de moi. J'étais attaquée, puis encensée, puis à nouveau maltraitée. Cette espèce de manège médiatique qui consiste à vous tuer pour vous ressusciter, l'inquiétait beaucoup. C'était une femme très traditionaliste, elle ne comprenait pas ma vie...
Elle a pourtant elle-même abandonné deux enfants pour suivre votre père...
Oui, c'est une histoire incroyable. Elle était mariée, avait deux très jeunes enfants et croyait son mari disparu à la guerre, lorsqu'elle a rencontré un homme plus jeune qu'elle, celui qui allait devenir mon père. Elle a décidé de partir avec lui et c'est là que son mari a réapparu! Ç'a été fou, il n'était pas question pour mon père de s'en aller sans elle, je crois qu'il a menacé de se tuer ou de les tuer tous, alors elle est partie, elle a laissé ses enfants, qui ont ensuite été élevés par une espèce de marâtre. Un roman...
Mais vous avez rencontré vos demi-frère et sœur?
Oui, ma mère, mon frère et moi, on partait les voir tous les ans, pour l'été. Mais c'était très étrange: là-bas, elle était la mère de ses enfants allemands, et ici elle était la nôtre. Je crois que je vais appeler Eric Reinhardt, il raconterait cela très bien! Son livre "L'amour et les forêts" me hante, je l'ai adoré...
Quelle figure contemporaine admirez-vous?
Sans hésiter, Pierre Rabhi. Cette conscience solitaire qui tente de faire du prosélytisme dans un domaine où tout le monde est sourd, cela me bouleverse.
En 1989, aux César, vous lisiez "les versets sataniques", vingt-cinq and plus tard, les djihadistes décapitent devant les caméras...
Oui, hélas, à moins de mettre volontairement ma tête sur le billot, je ne pourrais plus aujourd’hui faire ce genre de provocation symbolique. Nous sommes condamnés à une forme de réserve, c'est un terrible aveu d'impuissance. Et c'était impossible, à l'époque, d'imaginer ce qui se passe aujourd'hui.
Comment aviez-vous pris votre décision?
J'étais très frappée par cette affaire, je me demandais dans quel état était cet homme condamné par une fatwa, comment continuer à le faire exister, à faire entendre sa voix le plus loin possible. Il m'a semblé que le lieu le plus solennel, à ce moment-là, c'était les César, et j'ai décidé cela quelques jours avant, avec la complicité d'André Glucksmann. Je suis une artiste, pas une intellectuelle, j'aime bien m'adresser à des gens qui savent penser avant de passer à l'acte.
Quels sont les rôles qui vous habitent encore?
Je ne sais pas, mais ce qui est curieux, c'est que pas mal de mes personnages ont été prémonitoires de ma propre vie. Avec "L'histoire d'Adèle H", j'ai exprimé des sentiments que je ne connaissais pas, et puis l'obsession amoureuse est arrivée dans ma vie, plus tard... Mes personnages me devancent!
Vous savez ce que vous allez faire dans six mois?
Si je savais décider à l'avance, cela se saurait, cela se verrait, surtout, dans ma filmographie! Je peux simplement vous dire que je vais tourner un film sur la souffrance sociale réalisé par Louis-Julien Petit, le metteur en scène de "Discount". Un type doué...
Et la Comédie-Française? Que vous a répondu Eric Ruf, il y a deux mois, place Colette?
Il m'a dit: "Mais venez!", comme si c'était tout simple (Eric Ruf est devenu entre-temps administrateur du Français, NDLR). Inutile de dire que je ne cesse, depuis, d'y penser...

Photo Sylvie Mafray/H&K