À la une de la presse Québécoise

6 septembre 2016

Le Devoir, quotidien Québébois, consacre sa une du 6 septembre 2016 à Isabelle Adjani au lendemain de la présentation de "Carole Matthieu" au Festival des Films du Monde se déroulant à Montréal.



Dans sa suite d’hôtel, elle apparaît aussi simple que chaleureuse, passionnée par son métier, à l’écoute des problèmes sociaux. Avant d’être actrice, Isabelle Adjani précise avoir rêvé de se mettre au service des gens. « Dans mon métier, je suis allée à leur rencontre longtemps de façon plus narcissique, aujourd’hui à travers davantage de dépassement. »
L’étoile brune avait reçu un hommage au Festival des films du monde en 2004. Le film Carole Matthieu nous vaut son retour douze ans plus tard aux côtés du cinéaste Louis-Julien Petit. Il parle du personnage qu’elle incarne comme d’un d’ange exterminateur doublé d’un ange rédempteur. Avec un père d’origine algérienne et une mère allemande, Adjani est au confluent des mondes, de toute façon.
Au cours de son imposante carrière, Adjani aura incarné de nombreuses femmes avec une faille, sur le fil du rasoir entre raison et folie. L’interprète d’Adèle H. et de L’été meurtrier, de Camille Claudel et de Mortelle randonnée a l’habitude de jouer les funambules de l’esprit, au point de rupture avec le réel. Encore dans ce Carole Matthieu, en femme médecin d’entreprise, au bord du précipice mental. « Quand on ne travaille pas sur ses failles, on passe à côté », estime Louis-Julien Petit.
Carole Matthieu, inspiré de la vague de suicides chez France Télécom entre 2008 et 2009, est adapté du roman Les visages écrasés, de Marin Ledun, qui fut sociologue dans cette entreprise où la déshumanisation des méthodes de travail faisait craquer le personnel. « Un procès est encore en cours, précise Louis-Julien Petit. Pour la première fois en France, trois cadres sont accusés de complicité de harcèlement moral, C’est “Big Brother is listening to you”. » Après sa comédie Discount, il signe son second long métrage, toujours sur le thème du travail qui traite les gens comme des robots et qui tue. Adjani en est la productrice associée.

Fissurer les carcans
Elle est jalouse de son intimité, ne se perçoit pas comme une militante, et avoue n’en posséder guère l’énergie, mais prend la parole quand une cause lui tient à coeur ou qu’un décret la révolte, à la fin août encore pour dénoncer l’interdiction du burkini sur les plages de son pays, la déclarant ridicule et dangereuse. Au cinéma, l’engagement social ne lui fait pas peur et l’attire en fait de plus en plus.
« J’aime proposer une figure de réflexion, de prise de conscience, comme citoyenne, comme humaine, affirme l’actrice. Quand on est perçue comme une icône, on vous enveloppe de tous ces voiles un peu mystérieux. » Elle ne se sent pas la seule à avoir besoin de fissurer le carcan. « On est dans une société qui nous a enfermées dans le culte de l’image. La France est un pays misogyne et nous sommes des artistes sensibles. Il faut de la force pour demeurer fragiles, pour demeurer humains. Les jeunes actrices sont plus dures que nous et manquent de solidarité. La société les entraîne, mais je milite pour la bienveillance, le regard compatissant. »
Déjà avec La journée de la jupe, rôle qui lui valut en 2010 le cinquième César de sa carrière, elle n’avait pas été entraînée du côté de la séduction, mais du partage. Ça l’avait libérée un moment, en cassant le moule. « Quand ces rôles s’offrent à moi, il faut y répondre. Ma féminité n’est pas mise en avant. Carole a abandonné sa libido. Mon personnage apparaît sous son grand manteau. Tant pis pour la beauté! »
Carole Matthieu a été lancé au Festival d’Angoulême et les spectateurs y ont accouru. « Est-ce qu’ils ont envie de voir au cinéma un film qui leur rappelle leurs problèmes de société? Oui, ils se sentent moins seuls à les vivre. Le cinéma peut avoir ce pouvoir-là du témoignage. Les gens répondent à l’authenticité avec leur propre authenticité. » L’actrice a commencé à recevoir des messages d’associations qui défendent les travailleurs poussés à bout par des entreprises qui ne pensent qu’au profit. « Auparavant, ce type de films sociaux se faisaient surtout en Angleterre, rappelle Adjani, mais il y en a plusieurs en France. » Elle évoque avec Louis-Julien Petit le cinéma de Laurent Cantet, de Stéphane Brizé, de Bruno Dumont, de Marc Fitoussi, etc. Sur le plateau de Carole Matthieu, elle a aimé sa rencontre avec l’actrice Corinne Masiero, qui joue une cadre féroce de l’entreprise. « Dans un film, il faut que le metteur en scène ait envie de jouer avec les actrices. J’en ai connu, des tyrans des plateaux, mais on peut faire aussi bien sans tout dramatiser, dans le respect. »

Grand et petit écran
Comme La journée de la jupe, Carole Matthieu est produit pour la chaîne Arte, diffusé au petit écran, mais connaîtra également une sortie en salle. « La télé nous permet d’atteindre tout de suite un million de spectateurs, affirme Isabelle Adjani, sans avoir à se soucier de la rentabilité en salle. Mais ceux qui préfèrent l’expérience du cinéma seront servis aussi. François Truffaut disait qu’il fallait voir un film sur grand écran la première fois, puis sur le petit ensuite. »
Adjani est fière d’avoir pu, en 1988 dans le film Camille Claudel de Bruno Nuytten (alors son compagnon), contribuer à faire connaître une grande artiste oubliée et désormais célèbre, comme elle a fait connaître Adèle H. dans le film de Truffaut, là où seule la fille préférée de Victor Hugo, Léopoldine, était passée à la postérité. En ce moment, elle rêve à l’adaptation (en cours d’écriture) d’un film sur les relations troubles des peintres Suzanne Valadon et son fils Maurice Utrillo, dans le Montmartre de la Belle Époque. « Il était au bord de l’autisme avec ce lien puissant avec sa mère. Peu de Français connaissent cette histoire qui mérite de renaître. » Elle a envie d’être cette passeuse-là… une fois de plus.

Odile Tremblay

Photo © Annik MH de Carufel/Le Devoir